vendredi 10 février 2012

Chevreuil VS Wild 2/5

Jour 2 : Micmacs dans le réseau ferré

Le froid glacial à Nagoya m’a dissuadé de m’aventurer en-dehors de la gare. Bien au contraire, j’ai sauté dans un train (non-JR) en direction de la ville voisine d’Inuyama. Bien que cette dernière soit le terminus, je me suis réveillé en sursaut après m’être assoupi et, croyant avoir raté l’arrêt, je suis descendu en trombe. J’ai alors pris un train en sens inverse qui, inexplicablement, m’a aussi emmené à Inuyama… Des plaques de neige subsistant dans les ombres m’ont confirmé qu’au Japon aussi, il neige.

La première chose que j'ai vue en débarquant à Inuyama. Des barres.

Le centre-ville d’Inuyama n’a que peu évolué depuis l’époque féodale, les maisons anciennes ayant été conservées et l’ambiance se faisan clairement nostalgique. Je suis vite venu à la conclusion que ce n’est pas une ville très agréable à vivre, n’ayant vu que des vieux de plus de 60 ans et deux combini en tout et pour tout. Notons à sa décharge qu’il était 9h du mat, qu’on était un mardi et qu’il y avait un froid de canard.




Détail de toiture d'un temple


Si la balade était sympathique dans ce qui semblait être une ville fantôme, le principal intérêt d’Inuyama reste son château, l’un des Quatre Bijoux du Japon parfaitement conservé et le plus vieux château encore debout. Perché sur son éperon au bord d’une très large rivière, il m’a fait penser à un corbeau sur une branche. Bien plus immense qu’il n’y paraît, il aurait pu loger bien des rave-parties tandis que son balcon faisant le tour entier du dernier étage offre une vue du tonnerre, dévoilant notamment les autres places fortes du coin : Nagoya, Gifu et les ruines d’un château donc j’ai oublié le nom.

Le château d'Inuyama



Le château vu depuis le train

Alors qu’on s’approchait de la mi-journée, j’ai voulu déployer tout mon savoir-faire pour rentrer à Nagoya avec la ligne JR – sans payer davantage pour les transports. J’ai donc repris le train pour un arrêt, histoire de retomber sur une gare JR, puis j’ai sauté dans le train en direction de Nagoya… et je me suis retrouvé à manger un Big Mac à Gifu, soit à l’opposé. Je n’ai pas compris ce qui m’est arrivé, d’autant plus que je suis arrivé dans la ville où ma copine a fait un stage de langue l’été dernier et donc elle m’a beaucoup parlé. J’en ai donc profité pour me balader un peu dans cette ville charmante où il semble bon vivre, et si je n’ai pas eu le temps de visiter le château, j’ai au moins découvert une vieille salle d’arcade proposant des jeux grandement dépassés (Ghost’N’Ghouls, Street Fighter 2, etc…) pour seulement 50 yens. J’ai donc joué et me suis fait latter à Tekken Tag Tournament dans une ambiance rétro avant de remonter dans le train et d’arriver à bon port cette fois-ci.

OMG it's Gifu !

Les alentours de la gare, japonais au possible



La salle d'arcade en question avec ses jeux rétro


Ville moderne, Nagoya m’a donné l’impression d’être un Tokyo de province. Si ce n’est pas aussi fou que Shibuya ou Shinjuku, il reste que les alentours de la gare sont remplis de grandes tours, de néons et de pachinko – ce qui présage d’une vie nocturne prometteuse.


A Nagoya, on fait pas les choses à moitié

Traversant la ville de part en part durant ce qui m’a semblé être une éternité (ça m’apprendra à regarder l’échelle des plans touristiques), je n’ai vu apparaître le château de Nagoya qu’au dernier moment. Et pourtant, quel château ! Bien plus vaste que celui d’Inuyama, il a été construit par Tokugawa Ieyasu (le dernier unificateur du Japon, début XVIIe) pour l’un de ses rejetons afin de sécuriser le trafic sur la grand’route Tôkaidô. Construit sur un terrain plat, il n’en reste pas moins imprenable au vu de la largeur des douves, du nombre de portails blindés/ignifugés et de la base impressionnante du donjon (qui titre à 50 mètres quand même).

Le château de Nagoya


Ce château était l’un des bijoux du Japon jusqu’à ce qu’une bombe incendiaire le rase entièrement en 1945. Les Japonais ne se sont pas débinés pour autant et ont reconstruit le donjon à l’identique, ou tout du moins en ce qui concerne l’extérieur car l’intérieur a été parfaitement adapté à l’installation d’un musée avec larges escaliers et ascenseur central. Ce qui a définitivement flambé en revanche, c’est le Palais Hommaru qui s’étendait aux pieds du donjon, l’une des plus belles constructions du Japon, villa de l’Empereur de surcroît et réceptacle d’une collection impressionnante d’estampes inestimables réduites en cendres. La perte de ce palais semble avoir profondément traumatisé les Japonais du coin vu que 80% du contenu du musée touchait de près ou de loin au Palais et à l’incendie, le tout étant joint d’un pamphlet contre la bêtise humaine de la guerre. Loin de se laisser abattre, le Japon a initié en 2009 le projet pharaonique de rebâtir le Palais à son emplacement d’origine. Résultats en 2018.

Station de métro qui a gravement la classe


Office gouvernemental de la préfecture d'Aïchi

Le soir approchant, je me balade un peu dans la ville avant d’abandonner et de prendre le métro pour rentrer à la gare, d’où je me rends – enfin ! – aux bains publics que je désirais depuis un moment. Suivant les instructions qu’on m’a données, je descends d’une station, marche un peu, galère pour trouver l’endroit exact… et hallucine. Je m’attendais à trouver un endroit tout simple – le gars ayant précisé qu’il ne s’agissait pas d’un onsen – et voilà que je tombe sur une immense structure à mi-chemin entre le magasin Ikea et les bains de Chihiro.


Parking de plusieurs centaines de places, restauration japonaise à prix réduit, manucure, salle de jeux… tout était regroupé dans le même bâtiment et accessible sitôt payé le billet d’entrée. Mais là où on voit que les affaires marchent bien, c’est quand on est à poil avec sa petite serviette et son baquet : rangées de petites douches à la sauce industrielle, multiples bassins de type spa avec des particularités différentes, sauna et surtout… rotemburo. Il s’agit de ce qu’on imagine quand on pense aux onsen : des bassins extérieurs où l’eau (très) chaude se mêle à l’air glacial, le tout avec un brin de vapeur (presque) naturelle. Outre le grand bassin pouvant accueillir une dizaine de personnes et muni d’un écran plat branché sur le TV, il y avait un autre bassin légèrement plus petit à l’écart et au calme, perdu dans la vapeur d’une machine à fumée, mais aussi des baquets pouvant contenir tout juste une personne, des pataugeoires où s’allonger pour se reposer à peine recouvert d’eau, le presque équivalent en version spa, etc… Il y en a pour tous les goûts ! Quand on est fourbu après une longue journée, il n’y a rien de mieux…

Revenant au centre de Nagoya une paire d’heures plus tard, je trouve l’Internet café qu’on m’avait indiqué et hallucine de nouveau.

Plan logement 2 : Manga/Internet café

C’est encore mieux que ce à quoi je m’attendais : outre un tarif spécial pour la nuit passée à l’intérieur (deux fois moins cher que dans la plus miteuse auberge de jeunesse possible, c’est-à-dire 1200 yens pour 8 heures), tout est fait pour actuellement PASSER la nuit à l’intérieur.

On peut choisir pour le même prix un espace collectif, une pièce privée avec fauteuil inclinable ou une autre avec sol matelassé pour s’allonger, tout comme on a accès à volonté au drink bar incluant thé/café/jus de fruits. Des couloirs entiers sont couverts de mangas si nombreux qu’un moteur de recherche est à disposition, quantités de jeux en ligne populaires sont installés sur les ordinateurs et l’emploi des postes n’est limité qu’au très mignon « respectez la loi japonaise, s’il vous plaît » ! En somme, c’est un endroit fantastique. J’ai choisi l’option fauteuil inclinable et j’ai passé une excellente nuit dans mon petit local. A refaire, absolument.

Mon petit logis d'une nuit

vendredi 3 février 2012

Chevreuil VS Wild 1/5

Ayant rattrapé lessentiel de mon retard, il est grand temps que je vous raconte mes aventures de décembre. Eh oui, je ne suis pas resté me tourner les pouces à Tokyo entre Noel et le Nouvel an ! Bien au contraire, jai profité dune offre temporaire et très alléchante de la compagnie nationale Japan Railways : le Seishun 18 kippu. Il sagit dun pass de voyage illimité pendant cinq jours sur les trains locaux et rapides des lignes JR (les justes équivalents de nos Corails et TER), et ce pour 11500 yens. Les transports étant chers au Japon, c’est l’offre providentielle pour qui voudrait voir du pays pour pas cher sans devoir se presser ! Mais attention, je n’ai pas précisé "lignes JR" pour le plaisir des yeux. Les voies de chemin de fer étant privatisées, plusieurs compagnies se partagent le réseau ferré nippon et s’y retrouver tient parfois du cauchemar. Voila donc un défi de plus pour les routards malins !

L'itinéraire de la muerte

C’est donc pour un trajet de plus de 1000 km a travers le Japon que je me suis lancé avec une seule réservation d’hôtel et un objectif : en voir le plus possible le moins cher possible au cœur de l’hiver. Mesdames et messieurs, voici donc le récit en cinq articles de mon périple : Chevreuil VS Wild !


Jour 1 : Mont Fuji et yakitori

Comme la plupart du temps, rien ne se passe comme prévu lorsqu’il est question de départ en vacances. Après un lever un peu trop tardif et la recherche infructueuse d’un carnet convenable pour commencer ma récolte de tampons-souvenirs (j’en ai parlé plus tôt, rappelez-vous en !), j’achète un carnet-mémo à l’arrache, le tamponne à Takadanobaba et me lance dans la ligne Yamanote. Coïncidence incroyable sur le quai : alors que j’attendais le train, Veronica, étudiante d’échange italienne à Waseda, ainsi que ses parents me font coucou depuis le train partant dans la direction opposée. Voilà un voyage qui commence de façon surprenante !

Prenant la ligne JR Tôkaidô, du nom de l’ancienne grand-route reliant Tokyo à Kyoto le long de la mer, je file à la vitesse d’un train Corail vers le Sud-ouest. Le trajet se fait un peu longuet jusqu’à ce que le paysage se dégage et que les rails se fixent sur le rivage, avec l’océan d’un côté, les montagnes de l’autre. Le mont Fuji apparaît, à peine perdu dans les nuages. Voilà qui me remplit d’excitation et qui me donne plus hâte que jamais d’arriver à ma première étape, Hakone, pour prendre les photos que je m’étais promises avec la montagne emblématique.

Arrivé à Odawara, je change pour un train d’une ligne privée (non-compris dans mon pass) qui me feinte à un terminus imprévu, repartant en arrière alors que je voulais continuer, mais ce n’est que reculer pour mieux sauter en prenant le prochain train, puis en changeant pour un petit train de montagne (en mode Tintin en Himalaya) qui gravit des pentes impressionnantes. Suivant les zigzags du chemin de fer en alternant le sens de la marche à chaque coude, ce petit train nous ouvre un panorama magnifique sur la basse montagne sur fond de commentaires touristiques.


Au terminus, nouveau changement et nouveau billet pour un train à crémaillère grimpant une pente qui n’a rien d’insurmontable. Mon portefeuille commence déjà à tirer la gueule. A l’arrivée, je décide de ne pas prendre le funiculaire montant au sommet des montagnes puis redescendant vers le lac comme prévu, mais cède à l’appel d’un sentier de randonnée foireux semblant partir d’une motte de terre afin de court-circuiter la remontée mécanique. Le panneau de direction promettait une arrivée dans 80 mn, mais ne disait pas un mot sur la pente du chemin : c’était plus intense que les monts Takao et Kuratake réunis, de sorte que je sois hors d’haleine au bout de 10 mn, mon barda sur le dos, et contraint de faire une micro-pause tous les 50 mètres pour me remettre de mes émotions. Si le sentier était invisible depuis la gare, c’est qu’il y a une raison : il GRIMPE littéralement le flanc de la montagne à grands coups de hautes marches et en s’appuyant sur les entrelacements de racines pour rendre le parcours encore plus fun.



Alors que je commençais à me demander si j’avais fait le bon choix, le sentier s’est fait plus sympathique en ménageant des périodes de plat, en variant la végétation, en ajoutant des plaques de givre puis en ouvrant des fenêtres sur l’océan d’une part, sur le mont Fuji de l’autre, faisant de cette randonnée improvisée une très belle surprise.




J’ai fini par arriver dans la vallée infernale, caldeira qui n’en finit pas de fumer et d’émaner le soufre. Mais ayant passé trop de temps à prendre des photos du Fuji, je n’ai pas pu visiter les lieux en détails et c’est à peine si j’ai eu le temps de prendre le dernier téléphérique pour redescendre du côté d’Odawara.



Etant en retard, je zappe l’étape bains publics et saute dans un train pour poursuivre sur la ligne Tôkaidô en direction de Nagoya. Internet m’ayant prévu trois changements pour un départ un peu plus tôt, j’ai dû en enchaîner cinq ou six au gré des trains locaux, m’arrêtant tantôt à des grands centres comme Shizuoka ou Hamamatsu, tantôt dans de petits patelins déserts, comme celui où le dernier train m’a laissé planté à 0:15.

Plan logement 1 : pas de plan logement

Je pense qu’on peut évaluer la taille d’une ville à sa concentration de chaînes de restauration rapide, à fortiori aux alentours de la gare centrale. Eh bien figurez-vous qu’il n’y avait même pas un Mc Do où s’échouer au milieu de la nuit et roupiller jusqu’au petit matin. Il n’y avait guère que quelques combini perçant l’obscurité avec leurs enseignes lumineuses comme des phares. Vu que je n’avais rien de mieux à faire, j’ai fait du tourisme et des photos de mobilier urbain.

La gare que j'ai fini par connaître par cœur

Le temple de l'angoisse




L'apparition providentielle

J’ai trouvé mon salut dans un restaurant de yakitori ouvert jusqu’à 5h du matin. Je m’attendais à m’incruster en douce, manger deux brochettes et m’effondrer sur la table jusqu’à l’aube, mais que nenni ! J’ai été accueilli à grands fracas par les tenants du bar qui ont trinqué avec moi ainsi qu’avec un Japonais complètement bourré qui m’a fait échanger un serment de fraternité dans le premier quart d’heure. Il venait de Nara, avait 31 ans et prétendait tour à tour être un samouraï, un ninja puis un yakuza. Si je comprenais au début à peu près 50% de ses propos ponctués de joyeux « Yo brozaaaa ! » (les tenanciers étaient quelque part autour des 80%), le pourcentage a doucement baissé vers les 0% à mesure que la nuit s’avançait et qu’il payait des coupes de saké.

Le manekineko du restaurant, souvent pris à partie par mon compagnon de boisson

La super équipe derrière le bar

Il a fini par osciller entre de fausses menaces de mort – il s’était mis en tête que j’étais d’Interpol – et des grommellements comme crois que crains, que le bar craint et que le tenancier craint aussi. La conversation tournant en rond, je paie mon ardoise et pars finir ma nuit dans la gare aux alentours de 4h du mat. Que j’ai dormi ou pas, je me suis retrouvé dans un train autour de 5h30 et suis enfin arrivé à Nagoya avant le lever du soleil.

jeudi 26 janvier 2012

Waseda : mode d'emploi

Waseda en Novembre

Ca y est, c'est fini, j'ai terminé mon semestre à Waseda.
... mon premier semestre.

Eh oui jeunes gens, pendant que certains d'entre vous ne sont plus qu'à quelques mois de la fin de leur année d'échange, je n'en suis encore a peine qu'à la moitié ! Et ce n'est pas tout, car je suis maintenant à l'aube des deux mois de vacances - les grandes vacances japonaises - qui séparent les années fiscales et scolaires 2011 et 2012. Amis Australiens, vous qui nous avez nargué à grands coups de photos, dansez maintenant !
Mais plus étonnant que cela, en l'espace d'un semestre entier, je n'ai pas écrit un seul article a propos de Waseda... Il est grand temps que je vous présente en détail l'institution que j'ai découverte en arrivant et à laquelle je me suis familiarisé comme un poisson à son aquarium.

Commençons par un petit topo historique. De par le monde, de nombreuses universités sont profondément liées à la vie de leur fondateur, à qui elles font de nombreuses références jusqu'à en vouer un véritable culte. Waseda ne fait pas exception tant sa naissance et ses premiers pas ont été mêlés à la vie de son créateur, Shigenobu Ôkuma. Né dans une famille de militaires à la fin de l'ère Edo, il a découvert la littérature et les langues occidentales dans la période de ses vingt ans et, sentant que les choses ne tournaient plus rond sous la coupe du shogun, prit un rôle de premier plan dans la Restauration Meiji à l'aube de ses trente ans. Meiji reprenant les rênes du pays, Ôkuma se vit attribuer une place de choix au gouvernement dans les Affaires Etrangères, puis au ministère des Finances. Divergeant profondément avec la bureaucratie Meiji et les autres ministères, il se fit renvoyer du cabinet en 1881. Sans doute bouillonnant de rage, il fonda en 1882 son propre parti progressiste puis l'Ecole spécialisée de Tokyo (Tôkyô Senmon Gakkô) destinée à former des esprits éclairés prêts à prendre la tête du pays - comprendre : différents des rapiats de la bureaucratie. Devenant officiellement une université en 1902, elle prend le nom du district où elle s'est implantée : Waseda.

Notons que par la suite, Ôkuma a été réintégré au gouvernement dont il a été le Premier ministre en 1898 et en 1914-16, se retirant de la politique puis y revenant au fil des évènements sans lâcher son poste honorifique de président de Waseda. Ne nous faisons pas d'illusions, c'est sans doute grâce à la position d'Ôkuma que Waseda a acquis sa réputation et est devenue ce qu'elle est maintenant. Remarquons également qu'il a été victime d'un attentat anarchiste en 1889 qui lui a arraché sa jambe droite, remplacée par la prothèse la plus moderne de son temps.

Malgré son air patibulaire, Ôkuma était paraît-il d'une très grande gentillesse.

Fermez vos livres d'histoire, la leçon est terminée. Mais qu'est donc Waseda aujourd'hui ? Avec 8 campus disséminés jusqu'à Kyûshû, 13 Undergraduate schools, 22 Graduate schools, 21 instituts de recherche, 5.885 enseignants et 53.622 étudiants, il s'agit de l'université privée la plus cotée du Japon, au coude-à-coude avec l'université Keio. Si cette dernière est particulièrement renommée pour sa faculté d'économie, c'est la faculté de littérature qui fait la fierté de Waseda. D'où une rivalité ancestrale alimentée à grands coups de clichés, les étudiants de Keio étant vus comme de bons partis, sérieux et fortunés (des richards coincés diraient leurs rivaux) tandis que les étudiants de Waseda sont parfois vus comme des pochards allant dépenser jusqu'au moindre sou en boisson.
Cela n'empêche pas la renommée de l'université d'être bien établie, attirant en 2011 113.653 candidats pour 5.630 places. Soit moins de 5% d'admission. Il va sans dire que les diplômés de Waseda ont toutes les perspectives d'une grande carrière, allant de l'écriture (Haruki Murakami) à la fonction de Premier ministre (7 depuis l'après-guerre) en passant par la direction des entreprises majeures (6 PDG parmi les 500 plus grandes entreprises internationales) et le sport de haut-niveau (5 champions olympiques). Par ailleurs, Waseda est considérée comme l'université la plus "internationale" de l'archipel, disposant de 10 bureaux à l'étranger et accueillant le plus grand nombre d'étudiants étrangers, réguliers ou en échange (2.435 personnes en 2010). La classe.

Le PDG de Uniqlo, lui aussi, est diplômé de Waseda

Mais où suis-je dans tout cela ? Alors que la grande majorité des étudiants d'échange passent un semestre ou deux dans la School of International Liberal Studies (SILS) parmi les étudiants japonais réguliers, j'ai choisi la seconde voie, celle que peu de monde connaît et qui laisse perplexe les Japonais peu au courant du système de partenariats : le programme Bekka (pour Bekka Nihongo Senju Katei alias "Cursus spécial de la langue japonaise"). Rattaché uniquement au Center of Japanese Language (CJL), ce programme n'est affilié à aucune faculté ce qui nous donne parfois l'impression d'être des étudiants de seconde zone (ouaip, j'ai pas été invité aux dîners des SILS et j'ai la haine). Mais là où on met les SILS à l'amende, c'est dans la rapidité de l'apprentissage du japonais. Oui, on étudie la langue... mais on ne fait que ça 13 ou 14 heures par semaine !

Le cursus repose sur un système de niveaux de maîtrise de la langue, 1 représentant les faux-débutants (il faut avoir étudié ne serait-ce qu'un brin de japonais pour postuler au programme) et 8 les maousses bilingues qui font du commentaire de textes. Le niveau est théoriquement déterminé par un test en ligne, le J-CAT, qui est tellement de l'arnaque qu'on peut s'inscrire au niveau qu'on veut quels que soient les résultats. Je me suis donc retrouvé au niveau 4, pile au milieu, qui correspond à intermédiaire-avancé.

Une fois son level déterminé, on choisit les cours en pack ou à la carte de manière à obtenir le bon nombre de crédits. Comme partout ailleurs, le choix des cours est une fonction complexe entre intérêt porté pour la matière, facilité d'avoir les crédits, réputation du professeur et horaire du cours. Vu qu'on ne sait rien des profs, l'équation est simplifiée et les horaires prennent une importance considérable : divisée en 7 périodes de cours d'1h30, la journée court de 9h à 21h25 avec 10 ou 15 minutes de battement ainsi qu'une pause-repas minus de 12h10 à 13h. Malheur à qui prendrait des cours après 18h, la journée standard allant de la 1ère ou 2ème période jusqu'à la fin de la 4ème ou de la 5ème ; et encore, 4 périodes dans un même jour, c'est lourd.
C'est donc ainsi qu'on fait son petit cocktail entre Intensive Japanese (Standard ou Intensive), Drills and Practice (cours spécialisés dans l'étude des kanji, de la prononciation et de la grammaire), Japanese for Thematic Interaction (des cours de communication ultra cloisonnés qui ont l'air d'être tout sauf motivants) et Theme courses (des cours thématiques d'une période par semaine qui sont de loin les plus intéressants). Le problème dans tout cela, c'est que les cours les plus passionnants sont ceux qui requièrent les niveaux de japonais les plus élevés... C'est en forgeant qu'on devient forgeron, il faut commencer par renforcer les bases avant de construire du solide par-dessus. Voilà donc les cours que j'ai choisis au premier semestre :

Ce choix de cours vous est présenté par Waseda Bear, la mascotte de l'université. Notons que le nom Ôkuma peut aussi signifier "grand ours"...
  • Intensive Japanese (Standard) 4
Le cours de base de mon cursus, celui qui m'a fait me lever le plus souvent et pas toujours avec un grand enthousiasme. Avec 7 périodes de 1h30 par semaine regroupées en 3 séances pour 7 crédits, c'était mon cours le plus important. Qu'y a-t-on fait ? Une synthèse du japonais sous toutes ses formes, que ce soit la compréhension écrite, l'expression orale ou l'expression écrite. Et puis des tests. Chaque séance, petit contrôle de kanji, de grammaire ou de vocabulaire pour bien commencer la journée et vérifier les acquis. J'ai été régulièrement blasé par l'aspect ultra-scolaire de la matière et l'impression d'être revenu au lycée, mais le dynamisme de mes trois professeurs - que ce soit Mlle Mikogami, sublime japonaise de 1m80 (!) pas encore trentenaire et fan de hula-hoop, Mme Morikawa et ses talents d'imitateur ou encore la très bonne vivante Mme Kuramochi - a mieux fait passer ces longues heures à s'arracher les cheveux sur des textes trop enthousiastes pour être honnête portant, entre autres, sur la merveilleuse structure de la goutte d'eau ou comment la couleur des habits qu'on porte reflète inconsciemment son humeur.
  • Pronunciation 4
Sans doute le cours le plus controversé. Si la première impression a été vraiment mauvaise quand on s'est retrouvés à lire l'alphabet syllabique (qu'on connaît depuis le premier mois d'étude de la langue) et à répéter "Dizuniirando" pendant plusieurs heures en accumulant les Captain Obvious, le cours est vraiment devenu utile quand on a abordé la question de l'accent des mots. En gros, j'ai découvert que tous les mots japonais ont une accentuation particulière sur deux tons et qu'une erreur dans l'accentuation montante ou descendante change "Coupez, s'il vous plaît" à "Donnez-moi un timbre, s'il vous plaît". Ce cours a globalement été une bonne expérience, et si je n'ai peut être pas incroyablement amélioré mon accent, j'ai au moins appris quelques trucs utiles et fait la connaissance de la très attentionnée Mme. Okubo.
  • Kanji 5
Celui-là, il a été douloureux. Je voulais apprendre des astuces pour mieux comprendre la logique des kanji, leur graphie et leur mémorisation, mais aussi et surtout pour étudier et retenir de nouveaux signes. Ce dernier objectif a été atteint avec succès : j'ai appris à peu près 230 nouveaux kanji + leurs composés, ce qui peut faire monter le tout à un millier de nouveaux mots. Un pas de plus vers la lecture des journaux en japonais. Mais ça ne s'est pas fait dans la douceur : chaque semaine, contrôle sur une liste d'une vingtaine de signes et leurs composés, ce qui représente beaucoup de travail personnel. Et comme on ne peut pas nous les faire apprendre à notre place, le véritable boulot s'effectue en-dehors de la salle de classe. Le cours en lui-même n'était pas très folichon, consistant surtout à chercher une application aux mots qu'on a appris, à chercher les antonymes ou encore à deviner la lecture d'un signe selon sa configuration. Malgré toute la bonne humeur de Mme. Koike, l'heure et demie hebdomadaire s'est plus approchée de la perte de temps que de l'enseignement de trucs et astuces vraiment utiles. Mais paradoxalement, je ne regrette pas d'avoir choisi ce cours.
  • Formal and Informal Expressions in Spoken Japanese - Learn from Dialogues 3-4
Ce cours de Mme. Koike (une autre) est plus révélateur sous son titre japonais (男女会話から学ぶ...) qui veut dire "Apprenons à partir de dialogues entre hommes des femmes", suivi du sous-titre "Langage poli, langage familier". On a donc étudié la double-distinction entre langage respectueux et familier et entre langage masculin et féminin, apprenant comment ces quatre variables se mixent, comment reconnaître quelle façon de parler est typique de quel genre et comment les utiliser. Malgré un début un peu poussif, ce cours s'est avéré être l'un des plus utiles en explicitant les différences dans la foule de suffixes utilisés en langage parlé, mais aussi en empêchant de passer pour un travelo ou un malpropre dans la communication de tous les jours. L'apprentissage s'est fait par le biais de vidéos ou de scripts de dialogues qu'il fallait, selon les cas, traduire en langage poli ou inverser le sexe des locuteurs.
  • The mind of Japanese Expression and Communication : for Mutual Understanding 3-4
Derrière un titre alambiqué se cache un cours que j'ai souvent confondu avec Formal and Informal Expressions... vu le niveau de ressemblance des deux enseignements. Ici aussi, on apprend toutes sortes de formules très utiles pour la communication avec les Japonais dans des situations concrètes : que dire quand on est invité chez quelqu'un, comment refuser poliment, comment exprimer une opinion contraire, comment écrire une lettre/un mail, etc... Toutes ces connaissances ne sont pas restées sur le papier, mais ont été mises en pratique par la présentation de sketchs et la rédaction de dialogues. Bref, j'ai été plutôt satisfait par ce cours de Mme. Utsunomiya bien que certaines séances, un peu longuettes, m'ont plus donné envie de finir ma nuit ou de lire des contes de fées sur mon dictionnaire électronique plutôt que de participer activement.
  • Analyzing Japan and Japanese language based on the Seasons 3-4
L'un de mes cours préférés. Sous la houlette de l'ultra dynamique Mme. Okuhara, on a étudié de très nombreux traits culturels japonais basés sur les saisons - qu'il s'agisse de festivals, de coutumes de fin d'année ou de ce qu'aiment faire les Japonais selon le moment de l'année - par le biais de vidéos, d'explications concrètes de la prof ou encore d'exposés. C'était vraiment très intéressant dirait la COGIP, d'autant plus que j'ai pu en tirer beaucoup de matériel pour les articles de ce blog et y faire mes premières armes en calligraphie extrême-orientale. Mais je n'ai toujours pas compris pourquoi 98% des étudiants de ce cours étaient des Chinois...
  • Contemporary Japanese Society and Culture 4-5
Un autre de mes meilleurs cours. Chaque semaine, nous avons étudié des articles de journaux ou des extraits d'ouvrages soigneusement sélectionnés par Mme. Moriya traitant de divers aspects de la société japonaise. Parmi les thèmes abordés : la recherche du premier emploi et les problèmes qui y sont reliés, l'évolution contestée de la langue japonaise, les superstitions japonaises, etc... Après chaque unité, nous étions appelés à écrire un petit essai sur le thème et de le présenter en classe lors de discussions de groupe. C'était donc passionnant, mais le niveau tournant bien plus au 5 qu'au 4, j'ai été largué plus d'une fois.
  • Grammar (2) 4
J'ai été longtemps perplexe quant à ce cours. Comme son nom l'indique, ce cours nous enseignait la deuxième partie de la grammaire de niveau 4... ce qui consistait à voir des formes grammaticales dans un livret, à lire et écrire des phrases-types puis de passer à la forme suivante. J'ai mis quelques temps à apprécier Mme. Maegawa, mais c'est dans la deuxième partie du semestre que j'ai mieux perçu l'utilité du cours qui, à défaut de m'aider fondamentalement dans les dialogues de tous les jours, me permettra au-moins de mieux comprendre certaines nuances dans les textes formels.
  • Communication at Workplace 3-4
Le troisième de mes cours préférés. Il s'agit basiquement d'un cours de keigo - le langage honorifique, la bête noire des étudiants du japonais - mais d'un keigo appliqué à des situations concrètes liées au monde du travail. Par exemple, comment accepter ou décliner une invitation, comment demander la permission de faire quelque chose, comment offrir son aide, etc... le tout décliné en deux volets : envers un égal et envers un supérieur. Et, cerise sur le gâteau, tout était basé sur des clips vidéos au potentiel comique énorme dépeignant la vie quotidienne de Jean Grée et de Nancy Star, deux stagiaires étrangers dans la compagnie japonaise de commerce international Ôkuma. Le jeu d'acteur mérite un oscar. Chaque séance était donc l'occasion d'un grand fou rire dès qu'apparaissaient à l'écran le très concentré Jean Grée, le très attentionné chef du bureau ou encore le lascar de collègue qui semblait toujours se payer la tête des deux gaijin. Avec le tout chapeauté par la comique et dynamique Mme. Senda, c'était un cours exceptionnel que je recommande à tous.

Le chef de bureau approuve cet article


Laissez-moi à présent vous présenter en un coup d’œil les principales attractions de l'université réparties sur les deux plus grands campus du coin : le campus principal de Waseda et, à cinq minutes à pieds de là, le campus de Toyama.
  • La statue de Shigenobu Ôkuma

Le fondateur de l'université avec sa jambe bionique.

Située au cœur du campus de Waseda, c'est le lieu de rendez-vous privilégié des étudiants. C'est un peu notre Péniche à nous. Et poussons la ressemblance jusqu'au bout, c'est aussi là qu'on se fait tracter pendant la pause repas par une nuée de militants, de membres de sectes ou de simples larbins.
  • L'auditorium Ôkuma


Le symbole de l'université, construit en 1920 dans un style architectural très particulier. N'espérez pas avoir de cours à l'intérieur, le bâtiment est réservé aux grandes conférences et autres évènement d'exception qui peuvent avoir lieu, mettant en place un système de sécurité éphémère sur la large place devant lui et virant tous les étudiants qui espéraient manger leur bentô sur les marches, au soleil. J'aimerais bien y faire un tour avant la fin, ça m'a l'air d'être ultra classe et ultra solennel à l'intérieur.
  • Le parc Ôkuma

Une partie du parc en été

Une autre partie du parc, en hiver

Le grand parc dans le campus de Waseda. Je croyais qu'il était continuellement fermé aux étudiants jusqu'à découvrir l'autre jour qu'il est bel et bien ouvert, mais seulement à la mi-journée. Le printemps arrivant, je suis sûr que la pelouse sera remplie de monde !


Voilà la toute-petite cafet à l'orée du parc. Rassurons-nous, il ne s'agit pas du grand réfectoire des étudiants, loin de là - il y en a un par campus et il sont énormes. Notons toutefois qu'on peut y acheter des cravates Waseda tout en sirotant du café du même cru. Le tout en portant un T-shirt Waseda sous son sweat-shirt Waseda dans la poche duquel se trouvent des stylos et chocolats Waseda. Ouaip, on dirait bien que le merchandising bat son plein dans cette université. Même qu'il y a des giga-peluches Waseda Bear.
  • Le bâtiment 22


Il s'agit du bâtiment dédié à la langue japonaise où j'ai tout naturellement passé l'essentiel de mon semestre. C'est également là que se trouve la grande salle informatique ouverte 24h/24 dont le système d'impression est tout aussi foireux qu'à Sciences-Po, mais d'une autre manière : 1. il y a cinq imprimantes certes, mais chaque utilisateur doit rallumer l'ordinateur et ouvrir sa session à chaque fois sur les postes attachés pour lancer manuellement l'impression, ce qui prend un temps fou; 2. on doit acheter et se ramener avec son propre papier. Du coup, la queue devant les imprimantes est souvent aussi longue que celle devant les ascenseurs du bâtiment en heure de pointe.
  • La co-op


La co-op, c'est plus qu'un bâtiment, c'est un concept. La co-op est partout ! Pour une participation de 3.000 yens remboursés à la fin de l'année, elle permet d'acheter nourriture, livres, magazines, bric-à-brac à prix réduit tout comme de trouver des billets d'avion pas chers grâce à l'agence de voyage ou un bentô dans les multiples boutiques dispersées à travers le campus. La co-op, c'est la vie.
  • Le Gakusei kaikan (学生会館)

Le Gakusei kaikan vu depuis la rue, campus de Toyama.

Toi qui entre ici abandonne tout espoir, car tu entres dans le temple des étudiants. Une traduction littérale(ment) foireuse donnerait "le bâtiment de rencontre des étudiants". En réalité, il s'agit d'un bordel incommensurable. Imaginez-vous une bâtisse labyrinthique avec deux tours, sept étages, deux sous-sols, des escaliers qui partent dans tous les sens et des ascenseurs qui ne s'arrêtent pas aux mêmes endroits. Ajoutez à ça une foule d'étudiants dans les couloirs révisant individuellement leurs morceaux de musique différents, soulevant une cacophonie infernale d'instruments à cordes et à vent. Enfin, saupoudrez le tout d'équipes de danseurs s'entraînant ça et là pour leurs spectacles, de couturiers fabriquant des costumes et d'autres étudiants se baladant d'étage en étage en portant boîtes, chaises et cartons. Voilà, vous avez un avant-goût de ce à quoi ressemble le Gakusei kaikan. Mais ne nous limitons pas à cette vision de foutoir : ce bâtiment est génial. Chaque club constitué (plus de 700) y possède son local et peut en plus louer des salles de réunion ou du matériel audiovisuel pour organiser des conférences ou autres évènements. Notons également la présence d'un combini, de la salle de muscu au second sous-sol, de plusieurs pièces à la japonaise pour les cérémonies de thé et les clubs de musique traditionnels ainsi que bien d'autres surprises que je n'ai pas encore dénichées.


Carte du campus de Waseda

Voilà voilà, j'ai pris un semestre à bien me familiariser avec le campus - encore qu'il reste bien des choses à découvrir -, le second semestre me permettra sans doute d'en profiter au maximum.

lundi 23 janvier 2012

Comment je suis devenu un homme chez les Japonais


Après ces longs articles thématiques de fin d'année, je vais rebondir sur une petite anecdote - ou peut être pas si petite que ça - qui m'est arrivée début janvier. Mais remontons un peu le temps jusqu'au commencement du mois de décembre, lorsqu'une étrange missive atterrit dans ma boîte aux lettres. Expéditeur : l'administration de Shinjuku.

Au début, j'ai cru que c'était un rappel à l'ordre pour que je paye le montant mensuel de mon assurance sociale - à laquelle les étudiants d'échange doivent cotiser en tant que bons citoyens. Mais un rapide coup d’œil à l'enveloppe m'a fait une piqûre d'adrénaline. Une fois remonté dans ma chambre et la lettre ouverte, je suis tombé sur ça :


Une invitation pour la cérémonie d'accession à l'âge adulte, alias seijin shiki (成人式). J'étais aux nues. Je savais déjà avant mon départ que la majorité au Japon est à 20 ans et les Japonais ont pour tradition de fêter l'accession des jeunes à l'âge adulte, mais étant déjà majeur selon les critères japonais avant d'arriver ici, je me demandais si j'allais être convié. Apprenant après coup que ces sont les mairies qui s'occupent des cérémonies, et n'étant pas un résident de longue date pouvant être inscrit dans d'étranges registres, j'avais perdu espoir avant d'oublier toute l'affaire. Et pourtant ! La surprise n'en a été que plus forte quand j'ai sorti le carton d'invitation de l'enveloppe. J'ai bien fait de payer mes taxes, tiens !

Mais qu'est-ce donc que cette cérémonie d'accession à l'âge adulte ? Je n'en avais qu'une idée très vague de jeunes filles en kimono et de damoiseaux en hakama. Il s'avère que c'est une étape très importante dans la vie des Japonais, à un tel point qu'un jour férié (le deuxième lundi de janvier) a été institué pour permettre à tous d'accéder à cet évènement. C'est à partir de ce moment qu'on quitte complètement l'enfance et qu'on est considéré comme un adulte à part entière sous le Soleil Levant, et c'est à cette occasion qu'on profite des enseignements des aînés pour devenir des hommes et des femmes responsables, qu'on retrouve ses anciens camarades de classe, qu'on se raconte ses vies et surtout qu'on s'habille.

Parler de kimono est abusif : le mot désigne en V.O. tout type de vêtement traditionnel japonais, aussi bien la pièce d'habillement ultra-formelle que le simple, léger et (très) relax yukata de lin porté en été par hommes et femmes. Dans ce qui est l'occasion d'une vie, les demoiselles revêtent les plus beaux kimono, alias furisode (振袖, qui peut se traduire par "manches flottantes"), composés d'un ensemble de trois couches de vêtements noués par une ceinture obi complexe, qui sont faits de soie avec des motifs et des couleurs très détaillées, comportent des manches de près d'un mètre et mettent très longtemps à être mis. L'habillement en lui-même nécessite une tierce personne et prend à peu près 45 minutes (si ladite personne est experte en la matière), et vu qu'il faut ajouter à cela séances de coiffure et de maquillage, certaines filles se sont levées à... 4h du matin pour se préparer. Incroyable.

Les furisode sont aussi extrêmement chers, une poignée de milliers d'euros la pièce, ce qui pose quelques soucis de coût d'opportunité. Rythmant les grands évènements sociaux de la vie d'une Japonaise, il n'est porté que pour le seijin shiki, le mariage et dans certains cas pour la cérémonie du thé. Devant cette utilisation réduite, de très nombreuses familles préfèrent louer le vêtement pour l'occasion plutôt que l'acheter.

En parlant de location, j'ai pensé un moment à louer un hakama pour faire mon beau à la cérémonie. Mais ne voulant pas trop m'afficher en tant que olol gaijin japanese-wannabe, je me suis débiné. En y pensant après coup, je ne pense pas que je me serais fait voir négativement en tant que tel, mais j'aurais plutôt attiré la curiosité bienveillante des habitants. Rien qu'être sur place en tant que non-Japonais a soulevé quelques murmures étonnés, je n'ose pas imaginer ce que ça aurait donné ! Et ce d'autant plus que tous les Japonais étaient habillés en costard sauf deux - mais j'ai presque eu le temps de penser que cette histoire de hakama était en fake.

C'est donc le 9 janvier en tout début d'après-midi que je me suis rendu au cœur de Shinjuku dans un hôtel ultra-classe de la zone. Arrivé au dernier étage, je retrouve par hasard quelques amis étudiants d'échange dont Hanaline habillée d'un flambant furisode, ce qui a été l'occasion d'avoir des prises de consciences bruyantes en mode "Ah mais t'as vingt ans toi aussi ?". C'est ça d'être habitué à être le plus jeune parmi les internationaux... Puis nous sommes entrés dans l'immense salle de banquet où plusieurs personnalités de la circonscription tenaient des discours sur l'âge adulte (sans doute) pleins de recommandations pour leurs cadets.

Si t'es fier d'avoir 20 ans à Shinjuku, tape dans tes mains !

Pendant ce temps, on guettait plutôt le meilleur endroit pour avoir un accès fulgurant au buffet. On dit que les éléphants ne tombent jamais deux fois dans le même piège, et bien pour nous autres étudiants, on ne nous feinte pas deux fois quand il est question de bonne bouffe gratos. L'échec monumental et la longue famine à la réception de bienvenue donnée aux étudiants d'échange de Waseda nous aura transformés en véritables rapaces.

Objectif verrouillé. Etre un pique-assiettes, c'est tout un art.

Les discours s'achèvent, les lumières s'allument et le coup d'envoi est donné. On mange beaucoup, on boit beaucoup (thé, soda, mais pas d'alcool hein, on est désormais majeurs mais Shinjuku ne veut pas nous lancer dans la mauvaise voie), on rencontre des gens au hasard (dont la très sympathique maire de Shinjuku avec qui on a discuté un moment), on admire les kimono et on prend des photos. Tout comme nos camarades japonais.





De nombreux Japonais se sont étonnés qu'on n'ait pas de cérémonie semblable en France. Si on a à la place tout un ensemble d'épreuves informelles attestant qu'on devient un adulte (le passage du bac, l'obtention du permis de conduire, feu le service militaire, etc...) c'est vrai qu'un bon gros évènement du genre serait sympathique. Bien sûr, il est bien plus difficile de l'instituer dans les faits : densité de population différente du Japon et manque d'infrastructures pour l'organiser, financement qui porterait à polémique, etc... Et puis ce n'est sans doute pas tant dans la culture française que ça de commémorer des évènements pareils.

Quoi qu'il en soit, c'était un évènement particulièrement charmant. Merci Shinjuku !