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vendredi 20 janvier 2012

Le Nouvel An japonais : quand la tradition réinvente la modernité


Je vous ai parlé du Noël d'ici et de ses grandes différences avec l'Occident - bien qu'il en soit entièrement inspiré. Il y a une raison pour laquelle Noël soit relativement peu fêté et qu'il ne se soit pas vraiment ancré dans les familles : il est entièrement phagocyté par le Nouvel An japonais. Toi qui voulais fêter le changement d'année dans une folle rave party au fond d'une cave avec travestis et feux d'artifice, reprends ton chemin (ou file au Kabuki-chô de Shinjuku) car ici la nouvelle année rime avec tradition et retrouvailles familiales.

Le shimekazari, l'une des décorations traditionnelles du Nouvel An

Respectueux et poli, voilà ce qu’est l’image d’Epinal qu’on a du Japonais typique. Si quelques soirées bien arrosées suffisent à démonter ce préjugé, ces qualités supposées reviennent à la charge en fin d’année. Durant l’ère Edo (1603-1868), les simples gens visitaient leurs bienfaiteurs plus aisés pour les remercier de leur bienveillance et souhaiter qu’ils restent en bons termes pour l’année à venir. De même, c’était à la fin de l’année que l’on réglait ses créances accumulées depuis le mois de juin – les marchands n’étant généralement pas payés au moment de la vente – ce qui donnait à la classe commerçante une bonne raison de faire la fête. Si cette dernière tradition persiste sans doute sous forme de trace dans un quelconque Code du Commerce, la première s’est transformée sous la modernisation et le déplacement croissant de la population en échange de cartes de vœux.

Oui, vous savez, ce petit mot gribouillé à la hâte qu’on envoie en urgence le 29 décembre en priant pour qu’il arrive à destination avant février. Si la tradition a plus ou moins disparu en France, elle est essentielle au Japon et si je n’ai pas trouvé les chiffres de vente exacts, sachez que 3.665.776.000 cartes ont été émises cette année, et si on multiplie le tout par les 50 yen que coûte l’unité, on se retrouve avec un potentiel de 183.288.800.000 yen (soit 1.832.888.000 euros) et donc une source importante de revenus pour la Poste japonaise. Si certains jeunes font leurs rebelles en fanfaronnant qu’ils n’enverront pas de cartes cette année, ils finissent quand même à signer leur paquet de 50 cartes dans le train ou en cours pour les envoyer à temps. Car figurez-vous que pendant tout le mois de décembre, la Poste met en place son service spécial de fin d’année qui, pour toute carte bien référencée et envoyée avant le 24 décembre, GARANTIT la livraison le 1er janvier au matin de bonne heure. C’est à cette période-là qu’on hallucine devant la boîte aux lettres rouge de la Poste, l’ouverture habituellement réservée au courrier international s’étant transformée en une fente spéciale cartes de vœux.

Quand les boîtes aux lettres nous mettent des feintes...

Mais qu’ont-elles donc de si spécial, ces cartes ? Tout d’abord, elles sont rouges (mais ça ne se voit pas sur les images). Ensuite, elles sont imprimées d’une formule de politesse alambiquée toute faite et illustrées de l’animal du zodiaque chinois correspondant à l’année à venir – sauf si on veut faire original et envoyer une photo de sa famille avec un cadre Pikachu. 2012 étant l’année du Dragon, on a eu droit à des cartes de vœux particulièrement stylées.



Etre un dragon n'empêche pas d'être kawaii

Mais pourquoi envoyer des cartes de vœux ? Pour se rappeler au bon souvenir de ses connaissances, donner de rapides nouvelles, signaler un changement d’adresse – le recto de la carte étant entièrement occupé par l’adresse du destinataire…comme de l’expéditeur – ou encore inviter à faire la fête. Notons aussi que la Poste a mis en place après-guerre un système de tombola avec le numéro de série de la carte envoyée, ce qui donne la chance de gagner des premiers prix fort intéressants comme des voitures, des écrans plats, des voyages, etc... juste en envoyant un petit mot pour souhaiter la bonne année. Le succès des cartes de voeux n'en a été que renforcé et tout le monde se frotte les mains. Mais attention ! Même si toutes les cartes de vœux n’ont pas des accents de samba, sachez faire preuve de prudence quand vous recevez ce genre de courrier :


La carte est sobre. Et bleue. Ce n’est pas choisi par hasard, car il s’agit d’un avis de décès. Envoyée à toutes ses connaissances fin novembre, elle signifie qu’il y a eu un mort dans la famille et appelle à ne pas envoyer de cartes de vœux cette année. Deuil oblige.

Pour ceux qui n’ont perdu personne, la fin d’année rime avec les très nombreuses fêtes de fin d’année, alias bônenkai (忘年会), ce qui veut littéralement dire « rencontre pour oublier l’année ». L’expression est aussi limpide qu’un verre de saké. J’ai vu un peu plus de gens bourrés que d’habitude autour de la gare de Takadanobaba tandis que plusieurs panneaux et affichettes autour des portiques étaient liés d’une façon ou d’une autre à l’ivresse, et si ce n’est à sa prévention – rappelons à toutes fins utiles qu’il n’y a pas de répréhension morale de l’ivresse ici –, à son accompagnement. Les bônenkai étant très populaires, chacun fête autant de fois la fin d’année qu’il a de groupes sociaux. C’est ainsi que je suis allé me faire un menu sukiyaki & shabushabu à volonté avec le club de karaté, ce qui a été l’une des meilleurs occasions de manger de la viande et des légumes en grandes quantités dans ce coin du monde. Et avec la délicieuse sauce au sésame, s’il vous plaît ! D’autres se portent plutôt sur le nomikai et finissent 2011 dans une mare de nama-biiru – mais on se rapproche de Niji no Kai, et nous allons y revenir dans un instant.

Exemple de bônenkai bien commencé entre collègues de bureau

Les jours passent et la pression monte. Le 29 décembre, les boutiques et musées ferment les uns après les autres pour l’une des seules périodes de congés de l’année alors que chacun se carapate chez soi pour les VRAIS préparatifs du Nouvel An. Les trains sont bondés, Tokyo se dépeuple et les maisons de province se remplissent de monde venu se retrouver en famille. C’est l’heure du grand ménage de fin d’année pour chasser les restes de 2011 et faire place nette à 2012, le tout sur fond de purification shintô. On fait partout fleurir des décorations traditionnelles qui ont un sens plus profond que les guirlandes de Noël, et c'est à ce moment qu'on se rend compte que le Nouvel An est vraiment une fête (aux racines) religieuse(s).

Kadomatsu, décoration a mettre devant sa porte pour servir de résidence temporaire aux kami venus se joindre à la fête. Se retrouve devant les maisons comme les grands magasins.

Kagami mochi, offrande aux kami composé de deux mochi (voir plus bas) surmontés d'une orange amère. Grand symbole du Nouvel an.

Puis toute la famille met la main à la pâte pour cuisiner les plats du Nouvel An, qui ont cela de particulier qu’ils reposent sur des jeux de mots, des homophonies et autres analogies. Par exemple, ils mangent de loooongues nouilles soba dont la longueur est gage de longue vie, et il y avait une histoire de fèves dont on mangeait un certain nombre pour avoir la prospérité – le tout reposant sur un calembour dont je ne me souviens malheureusement plus. Fail.

La nuit s'avance, minuit approche. C'est l'heure de quitter la maison pour se rendre au temple et se joindre à la foule pour faire le grand compte-à-rebours. Rejoignant les gens de Niji no Kai, je suis allé au temple le plus populaire de Tokyo pour assister au changement d'année : le grand temple Zôjô-ji situé à deux pas de la Tour de Tokyo. J'ai été averti qu'il y aura du monde, mais là c'était plus que furieux. La preuve en photos :

Le temple vu d'en haut

Le même temple vu d'en bas, aussi bondé que le train en heure de pointe

5, 4, 3, 2, 1... HAPPY NEW YEAR ! Les projecteurs s'allument alors que tout le monde ouvre ses mains, faisant un énorme lâcher de ballons dans le ciel tokyoïte. C'est la folie, tout le monde crie, les étrangers balancent des "joyeuse année !" en pagaille, et le compteur sur la tour de Tokyo passe de 2011 à 2012. Au-dessus de nos têtes, c'est un ballet de méduses qui se fondent dans la nuit.

Atmosphère de l'an dernier, répétée à l'identique pour 2012.

Depuis la foule, ben... c'est l'Illumination.

On applaudit, on se serre dans les bras, puis on se fait emporter par la foule. J'ai eu la chance d'arriver jusqu'au portillon d'entrée du temple, mais le reflux de plusieurs milliers de personnes m'a baladé comme un fétu de paille. Et c'est dans cette joyeuse pagaille que je retrouve complètement par hasard Pierre, autre étudiant d'échange de Sciences-Po mais à Sophia University, une bière à la main, qui me souhaite le premier la bonne année, et deux minutes plus tard je tombe sur le groupe d'amis d'Allison à Tôdai (mais sans Allison), ce qui fait quand même deux rencontres incroyables parmi la foule en délire.

Pourquoi les gens étaient si pressés de ressortir ? Sans doute pour goûter au premier verre d'alcool de l'année, de l'amazake sucré fait à partir de riz et vendu pour une bouchée de pain dans la rue par les commerçants tout sourire. De mon côté, j'ai retraversé la ville avec Niji pour se faire un dernier bônenkai jusqu'au petit matin, ce qui a été encore une fois un joyeux foutoir bien que la fatigue ait emporté quelques âmes en chemin. Les plus courageux ont tenu jusqu'au lever du soleil, suivant la croyance populaire qu'assister à la première aube de l'année porte chance pour tout l'an.


Hatsuhinode (初日の出), premier lever de soleil de 2012 sur Tokyo...


Le réveillon est passé, on remballe tout ? Certainement pas ! Le Nouvel an japonais dure encore bien plus longtemps. Pour ce qui est du Premier de l'An, on ne fait rien. Absolument que dalle qui ressemble à du travail. Shabbat total. Rien que faire à manger étant prohibé, on ressort les restes ou bien les ensembles de bentô sucrés vendus rien que pour l'occasion qu'on a achetés à l'avance.

De fait, toute une panoplie de jeux traditionnels du Nouvel an est présente au Japon, que ce soient des éléments bien connus de l'Occident comme les toupies ou les cerfs-volants, ou bien d'autres qu'on peut très facilement comprendre tant ils ressemblent à ce qu'on a chez nous. Il en est ainsi du fukuwarai (福笑い littéralement "rire de la bonne fortune"), où le but est de créer un visage en apposant successivement yeux, bouche, nez et autres sourcils - mais le tout les yeux bandés -, ou du menko, à mi-chemin entre le jeu de cartes et les pogs, où les joueurs possèdent de petites cartes à l'effigie de samouraï ou de personnage d'animé et s'affrontent pour gagner la carte adverse. Si on réussit à retourner la carte de l'adversaire en jetant sa propre carte dessus, comptant sur une bourrasque ou autre effet divin, on la gagne à l'instar des billes de notre enfance. Il y a aussi le hanetsuki, sorte de badminton japonais qui se joue avec des raquettes en bois dont le verso est à l'effigie d'un personnage traditionnel ou, ici encore, de personnages de manga. Il est plutôt émouvant de se dire que tous ces jeux remontent à l'ère Edo, ou plus vieux encore, à l'ère Heian (794-1192) où ils étaient joués par les enfants de la noblesse. Si un lettré du XVe siècle se ramenait et voyait tous les petits japonais y jouer, que penserait-il ? Ou que ces jeux se sont popularisés, ou que nous sommes tous devenus de petits nobles à ses yeux, sans doute.

Partie de hanetsuki à la fin du XIXe siècle selon Hikanobu.

Autre possibilité pour passer le Nouvel an : regarder la télé pendant trois jours. Je ne déconne pas, je connais des gens qui n'ont pas décroché pendant toute cette période. Il faut dire que le programme est bien fourni, entre les rétrospectives annuelles touchant tout et n'importe quoi, les (très) nombreuses émissions de variétés où des équipes de chanteurs s'affrontent sur des tubes éternels, et puis Hakone Ekiden. Ce n'est pas un artiste ou un présentateur-vedette, mais une course de relai célébrissime qui se déroule chaque année les 2 et 3 janvier depuis 1920. Faisant participer 20 équipes des plus grandes universités du Kantô, elle relie Tokyo à Hakone (environ 108 km) pour une course aller-retour sur deux jours qui fait tenir en haleine des millions de téléspectateurs. Ne croyez pas que c'est une petite course de rien de tout : il s'agit d'un des évènements sportifs majeurs du Japon où chaque coureur ne fait pas moins qu'un demi-marathon à tour de rôle avant de passer le relai, et ce à un niveau olympique. Comme chaque évènement d'envergure, Hakone Ekiden a son lot de critiques et de polémiques, avec en vrac l'interdiction faites aux femmes de participer toujours en vigueur, la participation plus que régulée des étudiants d'échange, la pression psychologique faite sur les coureurs et j'en passe. Toujours est-il que j'ai fait un exposé dessus, mais j'ai fini par ne même pas regarder la course...

Il y a une bonne raison à cela : Julien, autre ami de Sciences-Po en troisième année, est venu de Corée pour me rendre une petite visite. C'est ensemble qu'on a fait deux autres activités des plus japonaises et des plus traditionnelles au Nouvel an. Tout d'abord, manger du mochi. Il s'agit d'une sorte de pâtisserie de riz un peu gélatineuse (on appelle d'ailleurs cette texture mochimochi en japonais) qui peut se manger soit grillée soit crue. C'est avec cette dernière forme de mochi que de nombreuses personnes âgées meurent étouffées chaque année, ce qui serait terrible si ça ne me semblait pas comique. Et c'est bien du mochi cru, et je dirais même plus tout juste préparé, et encore plus par nous-mêmes préparé que nous avons pu déguster. Un évènement de Niji no Kai nous a ainsi permis de nous adonner au mochitsuki (餅つき avec le つき de "piler") qui, comme son nom le suggère, consiste à piler virilement du riz gluant avec de grands pilons de bois pour en faire du mochi. On a pu confirmer l'adage : "C'est meilleur quand c'est frais".

Première étape : malaxer le riz gluant et l'eau chaude

Deuxième étape : le pilonner avec toute sa force de Coréen.

Selon la légende, la Lune serait habitée par des lapins faisant du mochi...

Ensuite, on est allés au sanctuaire. Disons plutôt qu'on a suivi la coutume sans le savoir vu que c'est sur place que je me suis rendu compte que la moitié de Tokyo avait eu la même idée, et c'est dans une foule compacte qu'on s'est rendus successivement au sanctuaire Meiji et au temple Sensô-ji d'Asakusa. Les deux plans les plus suicidaires pour les agoraphobes, vu que ce sont les deux sanctuaires les plus courus de la ville...

Il est en effet dans l'usage de se rendre au temple (bouddhiste) ou au sanctuaire (shintoïste) pour prier pour la bonne année et tirer son oracle. Mais ce n'est pas tout : les gens rapportent également les porte-bonheurs achetés l'année passée et en achètent de nouveaux pour les protéger du mauvais sort. Cela s'adresse particulièrement aux victimes du calendrier : chaque année sont révélées des années néfastes de naissances - qui pour une raison étrange ne sont pas les mêmes pour les hommes et les femmes - qui appellent à des portes-bonheurs pour être contrées. Amis de 1991, hommes et femmes, soyez sans crainte : nous sommes à l'abri du danger cette année. Pour les autres, je prends les commandes de talismans.

Foule se rendant au temple Sensô-ji à travers boutiques et vendeurs d'amazake


Vente de flèches porte-bonheur à un sanctuaire shinto

Que font les temples et sanctuaires de tous ces talismans caduques de l'an passé ? Ils les brûlent, tout comme la plupart des décorations de l'année nouvelle à l'instar des kadomatsu. C'est ainsi que s'achève le Nouvel An japonais, dans les flammes de la purification et la table rase pour un nouveau cycle de la vie. Ainsi va la voie des dieux, le shintô.


mercredi 28 septembre 2011

Tengu, religion et poudre d'escampette

On va continuer de rattraper le temps perdu avec un article qui va nous transporter à travers le temps - jusqu'à la Nuit des Temps. En effet, nous allons parler de religion ; sortez vos cahiers, le catéchisme commence.

Photo de famille du panthéon japonais, Amaterasu s'étant enfin décidée à sortir de sa grotte

Retenez bien le visage de la demoiselle, c'est l'aïeule de l'Empereur du Japon.

Bon, c'est fini, on va parler de choses au moins aussi importantes maintenant : ma petite vie de tous les jours. En japonais : 生活 (seikatsu).

Un des trucs les plus incroyables qui me soient arrivés jusqu'à présent, c'est d'avoir été pris dans un tourbillon de ferveur festive moins d'une semaine après mon arrivée. Je m'explique.

Arrivé le mardi et à peu près sorti du jet-lag jeudi, je me suis pas mal baladé dans le quartier après m'y être perdu. Et c'est par le plus grand des hasards que mon regard s'est porté sur une affiche colorée : ce dimanche, matsuri à l'un des grands sanctuaires du coin (Mizuinari de son petit nom). Mais vous me direz : un matsuri, c'est quoi donc ? Un matsuri, c'est un festival. Il y en a tout au long de l'année pour des raisons religieuses ou triviales (l'hiver pour le Yuki-matsuri de Sapporo, renommé pour ses sculptures de glace), mais la grande majorité d'entre eux est concentrée dans la période estivale. Voyez ça comme un héritage des fêtes des moissons.

L'avant-garde approche...

La veille du matsuri lambda, le cérémonial veut que les prêtres du sanctuaires préparent le hikoshi. Il s'agit d'une énorme réplique de temple garnie d'or et supportée par quatre poutres entrecroisées , le tout pesant près d'une tonne et nécessitant la force de trente hommes. Disposant le hikoshi portes ouvertes au coeur du sanctuaire, les prêtres invitent le kami (divinité mineure) local à entrer dans le temple portatif. Le lendemain, la cérémonie consiste tout simplement à se promener le hikoshi sur le dos, histoire de balader le kami dans le quartier avec force foule, joie et euphorie pour attirer la bonne fortune durant l'année à venir. Le résultat est oufissime.

Fiesta mikoshi !

Le matsuri durant de 8h du matin à 17h du soir, c'est une occasion parfaite pour les Japonais de se retrouver entre voisins de quartier et faire la fête ensemble, sans oublier de ramener la bibine. C'est donc un joyeux cortège qui se balade pendant toute la journée en se relayant et montrant qui a la plus grosse, faisant des pauses tous les 200 mètres sur un circuit titillant les 30 km. Ce qui ne se voit pas sur la photo, c'est que le mikoshi est précédé d'une charrette pleine de musiciens jouant de la flûte et des tambours de toutes tailles, sans oublier les sifflements omniprésents, les encouragements des uns et les cris virils des autres portant le temple doré. Les femmes et les vieillards sont aussi conviés à rejoindre l'équipe, aussi bien que les gaijins (étrangers, terme assez péjoratif mais très répandu) traînant dans le coin. Et c'est ainsi que je me suis retrouvé dans un tourbillon de yukata bleus, moi qui étais dans un T-shirt rouge dégoulinant de sueur et ne comprenant qu'à moitié ce qui se passait. M'étant écorché l'épaule en 3 minutes, j'ai compris pourquoi ils avaient tous ramené une serviette à rouler entre la peau et la poutre de XXX kilos. Et ça m'apprendra à être plus grand que le Japonais moyen.

Mikoshi sur fond de campus de Waseda...

Mikoshi sur fond de Tokyo...

Pont sur fond de mikoshi...

On trouve toutes sortes de personnes dans ce joyeux cortège :

Des disciples...

Des bandes de potes. Ici, la team Triforce.


Des flics...

Des notables, sans doute...

Et puis un invité inattendu... lui.


Un tengu, reconnaissable d'entre mille à son visage rouge et son long nez. Kami parmi bien d'autres, le tengu était réputé pour tourmenter les arrivistes, les orgueilleux, les bonzes arrogants et les samouraï vaniteux, étant donc tout sauf une créature sympathique. On disait même que les bonzes ayant perdu le chemin de la vertu étaient eux-mêmes changés en tengu. Mais au cours de l'histoire, il a pris un visage plus clément jusqu'à prendre une place importante dans le panthéon shintoïste, devenant entre autres un protecteur des temples. Mais ça, je ne le sais que grâce à mon ami Wikipédia, et j'étais surpris sur le moment de voir un tourmenteur divin à la tête du cortège.

Demandant la raison de la présence de ce tengu à un japonais (qui s'est avéré être le directeur d'un institut de langue japonaise du coin, parlant donc anglais), j'ai eu droit à une explication confuse dont je n'ai pas tout saisi. Mais ce que j'ai retenu, c'est que les tengus vivent sur le mont Takao, que ce n'est pas loin de Tokyo, pas cher et que ça vaut absolument le coup d'oeil.

C'est ainsi qu'une semaine plus tard, toute une équipée d'étudiants d'échange partit pour le mont Takao. Ou Takao-san pour les puristes.

Vous croyez que c'est une montagne ordinaire ? Détrompez-vous.

"Ah ces stupides gaijin..."

Outre que c'est l'un des endroits préférés des Tokyoïtes pour faire de la randonnée sympatoche et redécouvrir la nature, le mont Takao est une montagne sacrée. Abritant le très ancien temple Yakuôin Yûkiji, il est la maison-mère d'une des très nombreuses sectes bouddhistes et sans doute encore un lieu de pèlerinage. Mais ce n'est pas tout. Si on veut entrer dans les détails, le mont Takao est 3/4 bouddhiste et 1/4 shintoïste. Un mélange à l'image de l'orientation religieuse des Japonais.

En effet, dans le cas général, les Japonais ne sont ni 100% bouddhistes ou 100% shintoïstes, ou encore 100% chrétiens ; ils se plaisent à mélanger le tout pour en sortir ce qui les intéresse ou les interpelle. Ca vaut en particulier pour les cérémonies religieuses rythmant la vie des individus : la naissance peut être fêtée de manière shinto, puis célébrer le mariage à la chrétienne (ou à la protestante, ou dans un parc d'attractions ou d'une toute autre manière en vogue) avant de tenir des funérailles bouddhistes. De l'aveu du bonhomme rencontré durant le matsuri, les Japonais ne sont pas sérieux vis-à-vis de la religion - on peut en retrouver des traces historiques durant les persécutions des Japonais chrétiens durant l'ère féodale, où l'incompréhension du christianisme et notamment de l'attachement exclusif à un système de valeurs a conduit les barons locaux à crucifier à tour de bras. Pour le fun, et pour voir si le Christ allait sauver ces pauvres hères. ll ne fait pas bon prôner le pacifisme en période de chaos et de guerre civile...

D'après ce que j'ai entendu et lu un peu partout, la majeure partie de la population japonaise est agnostique. Pourtant, les Japonais vont très souvent prier au temple ou au sanctuaire, suivant des rites de purification et de prière bien précis. Un pote Japonais de mon âge m'a confié qu'il allait souvent prier juste comme ça, pour se relaxer et en sortir l'âme en paix. Voire de temps en temps pour implorer la bonne fortune la veille d'un examen important. Ca a l'air un peu con comme ça, mais ça marche. Après avoir passé le stade "OK, c'est embarrassant, je suis un gaijin singeant les manières des locaux", j'ai commencé à prendre du plaisir à me purifier à l'entrée des sanctuaires, jeter une pièce de 5 yen en offrande au kami avant de sonner la cloche et frapper dans les mains pour attirer son attention, puis passer quelques moments à faire le vide ou un voeu. Puis saluer avant de repartir. Il n'y a rien de mieux pour reprendre son calme ou décompresser.

"Si c'est pour décompresser, je peux jouer du shamisen aussi..."

Revenons-en à notre Mont.

Le lundi matin, frais et dispos, je pars de Sôdairyô avec une bande d'autres internationaux. On s'arrête en chemin pour acheter un panier-casse-croûte (bentô) dans un combini, puis dans un autre, et on arrive finalement un brin en retard pour le rendez-vous avec les internationaux des autres résidences. Problème : ils ne sont pas là. Et on n'a pas de numéro de portable à joindre. Vu qu'on était un peu rush niveau timing, on s'est dépêchés de prendre le train jusqu'à Shinjuku et de changer pour la ligne Keio. Terminus : Takao-san !
...devinez qui on a rencontré sitôt sortis de la gare ? Le reste de l'équipe, qui était partie plus tôt avec une autre ligne et venait d'arriver à pieds de la station précédente. Hasard incroyable, digne des retrouvailles au Tokyo Game Show. Plates excuses plus tard, c'est parti pour l'ascension !


La montagne a beau culminer à seulement 600 mètres, la première partie de l'ascension par le chemin principal est plus raide que prévue. Ce n'est pas pour rien qu'un téléphérique a été mis en place pour épargner cette étape aux vieux, mais vu qu'on est jeunes et sportifs, on ne fait pas nos feignasses et on grimpe à pieds. Et on s'est tellement transformés en juifs depuis notre arrivée qu'on n'a de toute façon pas envie de dépenser de la thune pour le téléphérique. C'est pas plus mal, car on a pu faire de jolies rencontres et prendre de jolies photos.







Vue sur la téci à mi-hauteur de la montagne.

On ne tarde pas à atteindre la partie bouddhiste de la montagne, avec tout un complexe de temples et des lanternes partout. La pente se fait aussi plus douce, voire inexistante.






S'il n'y a pas l'ombre d'une plume de tengu, on y trouve en revanche de bien belles statues sans doute destinées à rappeler aux voyageurs qui sont les maîtres ici.


Tengus prêts à en découdre

Sur le chemin, on trouve aussi une grotte sympathique ayant tout d'une cavité sacrée.



Et enfin, on atteint le sommet.

Bonjour Japon !

Lignes de crêtes parfaitement alignées, à la japonaise quoi

Par temps clair, on peut voir le mont Fuji dans le tas de nuages sur la droite. Mais la célèbre montagne a été timide une fois de plus... Elle ne paie rien pour attendre, l'hiver la forcera à se montrer jusqu'à Tokyo !

Après avoir soufflé un peu et rempli les appareils photos, on s'est mis à redescendre la colline. Oui, mais par un autre chemin dont les brochures vantent la beauté en été. On a vite compris pourquoi.

Vietnam ? Laos ? Non, Japon.

Si le sentier n°1 parcourait une zone de forêt plus ou moins habituelle, le chemin n°6 s'aventurait dans le versant humide de la montagne. Bienvenue dans la jungle, baby !



C'est devenu drôle quand le sentier s'est logé dans le lit d'un ruisseau

La cascade sacrée du coin, raison principale de notre descente par ce chemin. Bien moins impressionnant que ce que j'avais imaginé.

La suite des évènements est juste amazing : retour à la gare, comatage dans le train, retour aux dortoirs, extinction des feux et au pieu. Ah non, en fait c'est juste banal. Mais ça ne s'est pas fait sans se promettre une nouvelle excursion du genre dans les temps qui viennent !

Bonus : Jizôs et les 7 nains