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samedi 9 juin 2012

Chevreuil et le Temple du Soleil


La vague de travail de mi-semestre étant enterrée, je peux continuer et peut-être même conclure la rubrique nécrologie avec quelques petits évènements sympathiques de fin-mai.

Commençons tout d'abord par un peu de spiritualité. Il semblerait bien que l'été soit revenu, et avec lui la saison des matsuri ! Eh oui, ces joyeux festivals shintô n'en finiront pas de remplir les pages de ce blog. Toutefois, ce n'est pas à un matsuri "normal" (ce mot semblant être à la mode ces derniers temps) que j'ai assisté cette fois-ci... mais l'un des plus grands matsuri de Tokyo, et même du Japon : le Sanja Matsuri.

Bande de veinards, dégagez le bazar ! Vous allez voir c'que vous allez voir

Ce festival est dédié aux trois pêcheurs qui ont fondé le temple Sensô-ji à Asakusa, dont je vous ai parlé à plusieurs reprises. Et ce n'est pas sur un, ni deux, mais bien trois jours que le quartier festoie et résonne aux cris de la foule, au son des tambours, des flûtes et des bruits de cuisson dans tous les petits stands de nourriture qui ont fleuri dans le coin. Il s'est avéré que c'était le 700e anniversaire du festival cette année, dont on n'a pas lésiné sur les moyens et à peu près tout le Japon s'est attroupé dans ce quartier de la capitale pour ne rien rater. Ou tout du moins, c'est l'impression que j'en ai eue.

Impossible de se mouvoir sur 500 mètres
Ca n'aura pas échappé à vos yeux aiguisés, il y a bel et bien un mikoshi (alias sanctuaire portatif) sur cette photo. En effet, je suis passé faire un tour à Asakusa le samedi après-midi où plus d'une centaine de mikoshi se baladaient dans le quartier, balancés à bout de bras par des participants ultra-chauds dans les hourras de la foule. Morceau d'ambiance :

"Sanja matsuri"
Equipe rouge perdue


Equipe verte au taquet
 



C'est à bâbord qu'on gueule le plus fort !


Au fond, la toute nouvelle plus haute tour de Tokyo : Sky Tree

Mais le Sanja matsuri n'est pas qu'une procession sans fin de mikoshi : il y a aussi des spectacles de taiko (tambours japonais), des danses données par les prêtresses maiko afin de divertir les kami, etc etc. Étant relativement occupé, j'ai loupé le clou du spectacle le dernier jour qui est la sortie des trois mikoshi principaux, où c'est vraiment la folie pour le coup. Tant pis.


Il faut dire que j'avais quelque chose d'autre en tête : l'éclipse annulaire de Soleil le 21 mai au matin. C'est un phénomène assez rare où la Lune s'intercale entre la Terre et l'astre solaire, mais trop près pour le couvrir entièrement. Du coup, au lieu d'avoir un disque sombre auréolé de lumière comme ce qu'on aurait dû avoir en 1999 en France, c'est un anneau de flammes qui s'ébauche dans le ciel pour quelques minutes. Vu que cela ne s'est pas produit à Tokyo depuis plus de 800 ans, ça a été la folie dans les pages de magasines, dans les salles de classe où les professeurs nous encourageaient vivement à mirer le phénomène, dans les rames de train où des flashs météo spécial éclipse étaient diffusés, mais aussi et surtout dans les magasins où les lunettes spéciales pour ne pas se cramer les yeux ont très vite atteint la rupture de stocks.


C'est ainsi que je me suis levé le matin de bonne heure pour assister à cet évènement cosmique. Me rendant au sanctuaire shinto du coin pour mieux profiter du spectacle, je suis arrivé quelques minutes avant que la région toute entière ne s'arrête pour mettre ses lunettes et lever les yeux vers le soleil.

Quelques personnes étaient rassemblées, totalement par hasard

Ca y est, l'éclipse est complète... mais il fait à peine plus sombre qu'en temps normal

En levant les yeux, on voit ça. Une éclipse, sérieux ?

Mais une fois qu'on met les lunettes, on voit tout de suite la différence. Bel anneau de lumière au-dessus de nos têtes.

Avec un appareil de qualité, le résultat est autrement plus impressionnant


J'en profite pour faire un petit flash saisonnier avec le retour de l'humidité vendredi. Il ne faisait pas encore super chaud, mais on sentait l'air chargé et les T-shirts potentiellement mouillés. Mon flair de vieux flic m'a soufflé que la saison des pluies commençait. Bingo.


Prévisions météo de la semaine. Il va falloir que j'investisse enfin dans un parapluie.


vendredi 20 janvier 2012

Le Nouvel An japonais : quand la tradition réinvente la modernité


Je vous ai parlé du Noël d'ici et de ses grandes différences avec l'Occident - bien qu'il en soit entièrement inspiré. Il y a une raison pour laquelle Noël soit relativement peu fêté et qu'il ne se soit pas vraiment ancré dans les familles : il est entièrement phagocyté par le Nouvel An japonais. Toi qui voulais fêter le changement d'année dans une folle rave party au fond d'une cave avec travestis et feux d'artifice, reprends ton chemin (ou file au Kabuki-chô de Shinjuku) car ici la nouvelle année rime avec tradition et retrouvailles familiales.

Le shimekazari, l'une des décorations traditionnelles du Nouvel An

Respectueux et poli, voilà ce qu’est l’image d’Epinal qu’on a du Japonais typique. Si quelques soirées bien arrosées suffisent à démonter ce préjugé, ces qualités supposées reviennent à la charge en fin d’année. Durant l’ère Edo (1603-1868), les simples gens visitaient leurs bienfaiteurs plus aisés pour les remercier de leur bienveillance et souhaiter qu’ils restent en bons termes pour l’année à venir. De même, c’était à la fin de l’année que l’on réglait ses créances accumulées depuis le mois de juin – les marchands n’étant généralement pas payés au moment de la vente – ce qui donnait à la classe commerçante une bonne raison de faire la fête. Si cette dernière tradition persiste sans doute sous forme de trace dans un quelconque Code du Commerce, la première s’est transformée sous la modernisation et le déplacement croissant de la population en échange de cartes de vœux.

Oui, vous savez, ce petit mot gribouillé à la hâte qu’on envoie en urgence le 29 décembre en priant pour qu’il arrive à destination avant février. Si la tradition a plus ou moins disparu en France, elle est essentielle au Japon et si je n’ai pas trouvé les chiffres de vente exacts, sachez que 3.665.776.000 cartes ont été émises cette année, et si on multiplie le tout par les 50 yen que coûte l’unité, on se retrouve avec un potentiel de 183.288.800.000 yen (soit 1.832.888.000 euros) et donc une source importante de revenus pour la Poste japonaise. Si certains jeunes font leurs rebelles en fanfaronnant qu’ils n’enverront pas de cartes cette année, ils finissent quand même à signer leur paquet de 50 cartes dans le train ou en cours pour les envoyer à temps. Car figurez-vous que pendant tout le mois de décembre, la Poste met en place son service spécial de fin d’année qui, pour toute carte bien référencée et envoyée avant le 24 décembre, GARANTIT la livraison le 1er janvier au matin de bonne heure. C’est à cette période-là qu’on hallucine devant la boîte aux lettres rouge de la Poste, l’ouverture habituellement réservée au courrier international s’étant transformée en une fente spéciale cartes de vœux.

Quand les boîtes aux lettres nous mettent des feintes...

Mais qu’ont-elles donc de si spécial, ces cartes ? Tout d’abord, elles sont rouges (mais ça ne se voit pas sur les images). Ensuite, elles sont imprimées d’une formule de politesse alambiquée toute faite et illustrées de l’animal du zodiaque chinois correspondant à l’année à venir – sauf si on veut faire original et envoyer une photo de sa famille avec un cadre Pikachu. 2012 étant l’année du Dragon, on a eu droit à des cartes de vœux particulièrement stylées.



Etre un dragon n'empêche pas d'être kawaii

Mais pourquoi envoyer des cartes de vœux ? Pour se rappeler au bon souvenir de ses connaissances, donner de rapides nouvelles, signaler un changement d’adresse – le recto de la carte étant entièrement occupé par l’adresse du destinataire…comme de l’expéditeur – ou encore inviter à faire la fête. Notons aussi que la Poste a mis en place après-guerre un système de tombola avec le numéro de série de la carte envoyée, ce qui donne la chance de gagner des premiers prix fort intéressants comme des voitures, des écrans plats, des voyages, etc... juste en envoyant un petit mot pour souhaiter la bonne année. Le succès des cartes de voeux n'en a été que renforcé et tout le monde se frotte les mains. Mais attention ! Même si toutes les cartes de vœux n’ont pas des accents de samba, sachez faire preuve de prudence quand vous recevez ce genre de courrier :


La carte est sobre. Et bleue. Ce n’est pas choisi par hasard, car il s’agit d’un avis de décès. Envoyée à toutes ses connaissances fin novembre, elle signifie qu’il y a eu un mort dans la famille et appelle à ne pas envoyer de cartes de vœux cette année. Deuil oblige.

Pour ceux qui n’ont perdu personne, la fin d’année rime avec les très nombreuses fêtes de fin d’année, alias bônenkai (忘年会), ce qui veut littéralement dire « rencontre pour oublier l’année ». L’expression est aussi limpide qu’un verre de saké. J’ai vu un peu plus de gens bourrés que d’habitude autour de la gare de Takadanobaba tandis que plusieurs panneaux et affichettes autour des portiques étaient liés d’une façon ou d’une autre à l’ivresse, et si ce n’est à sa prévention – rappelons à toutes fins utiles qu’il n’y a pas de répréhension morale de l’ivresse ici –, à son accompagnement. Les bônenkai étant très populaires, chacun fête autant de fois la fin d’année qu’il a de groupes sociaux. C’est ainsi que je suis allé me faire un menu sukiyaki & shabushabu à volonté avec le club de karaté, ce qui a été l’une des meilleurs occasions de manger de la viande et des légumes en grandes quantités dans ce coin du monde. Et avec la délicieuse sauce au sésame, s’il vous plaît ! D’autres se portent plutôt sur le nomikai et finissent 2011 dans une mare de nama-biiru – mais on se rapproche de Niji no Kai, et nous allons y revenir dans un instant.

Exemple de bônenkai bien commencé entre collègues de bureau

Les jours passent et la pression monte. Le 29 décembre, les boutiques et musées ferment les uns après les autres pour l’une des seules périodes de congés de l’année alors que chacun se carapate chez soi pour les VRAIS préparatifs du Nouvel An. Les trains sont bondés, Tokyo se dépeuple et les maisons de province se remplissent de monde venu se retrouver en famille. C’est l’heure du grand ménage de fin d’année pour chasser les restes de 2011 et faire place nette à 2012, le tout sur fond de purification shintô. On fait partout fleurir des décorations traditionnelles qui ont un sens plus profond que les guirlandes de Noël, et c'est à ce moment qu'on se rend compte que le Nouvel An est vraiment une fête (aux racines) religieuse(s).

Kadomatsu, décoration a mettre devant sa porte pour servir de résidence temporaire aux kami venus se joindre à la fête. Se retrouve devant les maisons comme les grands magasins.

Kagami mochi, offrande aux kami composé de deux mochi (voir plus bas) surmontés d'une orange amère. Grand symbole du Nouvel an.

Puis toute la famille met la main à la pâte pour cuisiner les plats du Nouvel An, qui ont cela de particulier qu’ils reposent sur des jeux de mots, des homophonies et autres analogies. Par exemple, ils mangent de loooongues nouilles soba dont la longueur est gage de longue vie, et il y avait une histoire de fèves dont on mangeait un certain nombre pour avoir la prospérité – le tout reposant sur un calembour dont je ne me souviens malheureusement plus. Fail.

La nuit s'avance, minuit approche. C'est l'heure de quitter la maison pour se rendre au temple et se joindre à la foule pour faire le grand compte-à-rebours. Rejoignant les gens de Niji no Kai, je suis allé au temple le plus populaire de Tokyo pour assister au changement d'année : le grand temple Zôjô-ji situé à deux pas de la Tour de Tokyo. J'ai été averti qu'il y aura du monde, mais là c'était plus que furieux. La preuve en photos :

Le temple vu d'en haut

Le même temple vu d'en bas, aussi bondé que le train en heure de pointe

5, 4, 3, 2, 1... HAPPY NEW YEAR ! Les projecteurs s'allument alors que tout le monde ouvre ses mains, faisant un énorme lâcher de ballons dans le ciel tokyoïte. C'est la folie, tout le monde crie, les étrangers balancent des "joyeuse année !" en pagaille, et le compteur sur la tour de Tokyo passe de 2011 à 2012. Au-dessus de nos têtes, c'est un ballet de méduses qui se fondent dans la nuit.

Atmosphère de l'an dernier, répétée à l'identique pour 2012.

Depuis la foule, ben... c'est l'Illumination.

On applaudit, on se serre dans les bras, puis on se fait emporter par la foule. J'ai eu la chance d'arriver jusqu'au portillon d'entrée du temple, mais le reflux de plusieurs milliers de personnes m'a baladé comme un fétu de paille. Et c'est dans cette joyeuse pagaille que je retrouve complètement par hasard Pierre, autre étudiant d'échange de Sciences-Po mais à Sophia University, une bière à la main, qui me souhaite le premier la bonne année, et deux minutes plus tard je tombe sur le groupe d'amis d'Allison à Tôdai (mais sans Allison), ce qui fait quand même deux rencontres incroyables parmi la foule en délire.

Pourquoi les gens étaient si pressés de ressortir ? Sans doute pour goûter au premier verre d'alcool de l'année, de l'amazake sucré fait à partir de riz et vendu pour une bouchée de pain dans la rue par les commerçants tout sourire. De mon côté, j'ai retraversé la ville avec Niji pour se faire un dernier bônenkai jusqu'au petit matin, ce qui a été encore une fois un joyeux foutoir bien que la fatigue ait emporté quelques âmes en chemin. Les plus courageux ont tenu jusqu'au lever du soleil, suivant la croyance populaire qu'assister à la première aube de l'année porte chance pour tout l'an.


Hatsuhinode (初日の出), premier lever de soleil de 2012 sur Tokyo...


Le réveillon est passé, on remballe tout ? Certainement pas ! Le Nouvel an japonais dure encore bien plus longtemps. Pour ce qui est du Premier de l'An, on ne fait rien. Absolument que dalle qui ressemble à du travail. Shabbat total. Rien que faire à manger étant prohibé, on ressort les restes ou bien les ensembles de bentô sucrés vendus rien que pour l'occasion qu'on a achetés à l'avance.

De fait, toute une panoplie de jeux traditionnels du Nouvel an est présente au Japon, que ce soient des éléments bien connus de l'Occident comme les toupies ou les cerfs-volants, ou bien d'autres qu'on peut très facilement comprendre tant ils ressemblent à ce qu'on a chez nous. Il en est ainsi du fukuwarai (福笑い littéralement "rire de la bonne fortune"), où le but est de créer un visage en apposant successivement yeux, bouche, nez et autres sourcils - mais le tout les yeux bandés -, ou du menko, à mi-chemin entre le jeu de cartes et les pogs, où les joueurs possèdent de petites cartes à l'effigie de samouraï ou de personnage d'animé et s'affrontent pour gagner la carte adverse. Si on réussit à retourner la carte de l'adversaire en jetant sa propre carte dessus, comptant sur une bourrasque ou autre effet divin, on la gagne à l'instar des billes de notre enfance. Il y a aussi le hanetsuki, sorte de badminton japonais qui se joue avec des raquettes en bois dont le verso est à l'effigie d'un personnage traditionnel ou, ici encore, de personnages de manga. Il est plutôt émouvant de se dire que tous ces jeux remontent à l'ère Edo, ou plus vieux encore, à l'ère Heian (794-1192) où ils étaient joués par les enfants de la noblesse. Si un lettré du XVe siècle se ramenait et voyait tous les petits japonais y jouer, que penserait-il ? Ou que ces jeux se sont popularisés, ou que nous sommes tous devenus de petits nobles à ses yeux, sans doute.

Partie de hanetsuki à la fin du XIXe siècle selon Hikanobu.

Autre possibilité pour passer le Nouvel an : regarder la télé pendant trois jours. Je ne déconne pas, je connais des gens qui n'ont pas décroché pendant toute cette période. Il faut dire que le programme est bien fourni, entre les rétrospectives annuelles touchant tout et n'importe quoi, les (très) nombreuses émissions de variétés où des équipes de chanteurs s'affrontent sur des tubes éternels, et puis Hakone Ekiden. Ce n'est pas un artiste ou un présentateur-vedette, mais une course de relai célébrissime qui se déroule chaque année les 2 et 3 janvier depuis 1920. Faisant participer 20 équipes des plus grandes universités du Kantô, elle relie Tokyo à Hakone (environ 108 km) pour une course aller-retour sur deux jours qui fait tenir en haleine des millions de téléspectateurs. Ne croyez pas que c'est une petite course de rien de tout : il s'agit d'un des évènements sportifs majeurs du Japon où chaque coureur ne fait pas moins qu'un demi-marathon à tour de rôle avant de passer le relai, et ce à un niveau olympique. Comme chaque évènement d'envergure, Hakone Ekiden a son lot de critiques et de polémiques, avec en vrac l'interdiction faites aux femmes de participer toujours en vigueur, la participation plus que régulée des étudiants d'échange, la pression psychologique faite sur les coureurs et j'en passe. Toujours est-il que j'ai fait un exposé dessus, mais j'ai fini par ne même pas regarder la course...

Il y a une bonne raison à cela : Julien, autre ami de Sciences-Po en troisième année, est venu de Corée pour me rendre une petite visite. C'est ensemble qu'on a fait deux autres activités des plus japonaises et des plus traditionnelles au Nouvel an. Tout d'abord, manger du mochi. Il s'agit d'une sorte de pâtisserie de riz un peu gélatineuse (on appelle d'ailleurs cette texture mochimochi en japonais) qui peut se manger soit grillée soit crue. C'est avec cette dernière forme de mochi que de nombreuses personnes âgées meurent étouffées chaque année, ce qui serait terrible si ça ne me semblait pas comique. Et c'est bien du mochi cru, et je dirais même plus tout juste préparé, et encore plus par nous-mêmes préparé que nous avons pu déguster. Un évènement de Niji no Kai nous a ainsi permis de nous adonner au mochitsuki (餅つき avec le つき de "piler") qui, comme son nom le suggère, consiste à piler virilement du riz gluant avec de grands pilons de bois pour en faire du mochi. On a pu confirmer l'adage : "C'est meilleur quand c'est frais".

Première étape : malaxer le riz gluant et l'eau chaude

Deuxième étape : le pilonner avec toute sa force de Coréen.

Selon la légende, la Lune serait habitée par des lapins faisant du mochi...

Ensuite, on est allés au sanctuaire. Disons plutôt qu'on a suivi la coutume sans le savoir vu que c'est sur place que je me suis rendu compte que la moitié de Tokyo avait eu la même idée, et c'est dans une foule compacte qu'on s'est rendus successivement au sanctuaire Meiji et au temple Sensô-ji d'Asakusa. Les deux plans les plus suicidaires pour les agoraphobes, vu que ce sont les deux sanctuaires les plus courus de la ville...

Il est en effet dans l'usage de se rendre au temple (bouddhiste) ou au sanctuaire (shintoïste) pour prier pour la bonne année et tirer son oracle. Mais ce n'est pas tout : les gens rapportent également les porte-bonheurs achetés l'année passée et en achètent de nouveaux pour les protéger du mauvais sort. Cela s'adresse particulièrement aux victimes du calendrier : chaque année sont révélées des années néfastes de naissances - qui pour une raison étrange ne sont pas les mêmes pour les hommes et les femmes - qui appellent à des portes-bonheurs pour être contrées. Amis de 1991, hommes et femmes, soyez sans crainte : nous sommes à l'abri du danger cette année. Pour les autres, je prends les commandes de talismans.

Foule se rendant au temple Sensô-ji à travers boutiques et vendeurs d'amazake


Vente de flèches porte-bonheur à un sanctuaire shinto

Que font les temples et sanctuaires de tous ces talismans caduques de l'an passé ? Ils les brûlent, tout comme la plupart des décorations de l'année nouvelle à l'instar des kadomatsu. C'est ainsi que s'achève le Nouvel An japonais, dans les flammes de la purification et la table rase pour un nouveau cycle de la vie. Ainsi va la voie des dieux, le shintô.


mercredi 26 octobre 2011

Nakamura 4 ever

L'autre jour, je suis tombé malade. J'ai dû me choper une saloperie qui passe, avec pour résultat un rhume bien méchant et une grosse faiblesse qui m'a cloué au lit pour l'aprèm. Pauvre chou

Ca doit être à cause de l'automne tout ça, avec une alternance de jours chauds à 25°C et de jours frais à 15°C. Encore que je ne crache pas trop sur l'automne, tout d'abord parce qu'il n'y a eu qu'une ou deux journées froides depuis le début et parce que c'est la saison idéale après un été de l'angoisse où on se demande par où est la sortie du hammam. Et à la différence de la France, notamment de mon Plateau, il ne pleut quasiment jamais. Du coup, on se balade en T-shirt jusqu'à se faire fister par la monsieur de la météo.

Etant malade, j'ai fait comme les Japonais : j'ai mis un masque.


Halloween n'est plus très loin.

A part ça, il m'est arrivé plein plein de trucs durant ce mois où je n'ai presque pas posté. Ca part dans tellement de directions différentes qu'il n'est pas facile d'en faire un récit harmonieux... Mais fort heureusement, j'ai trouvé un fil conducteur pour beaucoup d'évènements : Nakamura-san, la gardienne de la résidence.


Tout a commencé lors d'une soirée normale fin septembre, où en rentrant de courses je décide de passer par la cuisine. Et là, grand WTF, je vois les Italiennes et Nakamura-san attablées autour de deux packs de bière. Vides. Je me vois proposer une des bières restantes, je la prends et m'apprête à l'ouvrir quand Nakamura-san m'arrête à temps : elle n'est pas fraîche, il faut la mettre au frigo pendant quelques minutes. Awesome.
Elle nous a alors un peu raconté son histoire personnelle. Fan d'Elvis dans les 60es, elle a appris quelques rudiments d'anglais en écoutant ses chansons. Elle aime toujours la musique d'ailleurs, ainsi que le cinéma, ce qui fait drôle de voir cette incroyable grand-mère japonaise s'enflammer pour Autant en emporte le vent. Elle a bossé pendant quelques décennies dans la résidence, et maintenant que c'est sa dernière année... Pour une raison ou pour une autre, elle nous a pris en affection et demande plusieurs fois si ça nous dérange qu'elle soit là. Bien sûr que non !

Le jeudi suivant, je monte dans la cuisine à temps pour voir deux grands bols de salade et un pichet de Sangria maison faits par mamie Nakamura à notre attention pour le dîner. Awesome. Mais le timing est très mauvais, ayant un rendez-vous prévu avec d'autres personnes... Ce n'est que partie remise, car le samedi s'organise une grande cooking party dans le dorm !

Les Pays-Bas préparant des sortes de pains perdus ultra bons

Boulettes de viande pour l'Italie

Purée de pommes de terres et brocolis pour le Danemark

Plâtrée de maki de la part d'une Residing Assistant japonaise

Mais le top du top, c'est Nakamura-san qui s'est une fois de plus déchirée pour nous.


Si je ne me rappelle plus du nom du plat, il n'en reste pas moins que c'est un sacré baquet avec du riz surmonté de morceaux d'omelette, de légumes frais, de fruits de mer, etc... Le must, quoi.

A côté de ça, l'Angleterre, la France et le Mexique ne brillent pas pour leur originalité vu qu'ils ont préparé respectivement des pancakes, des crêpes et des tacos. L'union des glucides fait la force. Toujours est-il qu'on a eu à manger pour trois jours après ça.



Une semaine plus tard, Nakamura-san nous a entraînés dans le resto de son fils. Oui, de son fils, qui tient un petit resto de cuisine française ultra-populaire et ultra-coté pour lequel il faut réserver des semaines à l'avances pour avoir une table. C'est comme ça qu'on s'est retrouvés un dimanche à Asakusa, quartier à l'ambiance très chouette renfermant notamment le plus ancien temple de Tokyo, qui est à mes yeux celui qui a le plus de gueule : le Sensô-ji !

Le complexe est ouvert par la célèbre Kaminarimon (雷門, La porte du Tonnerre), gardée par Raijin et Fûijin, dieux de la Foudre et du Vent

Plutôt célèbre aussi, l'allée menant au temple est occupée sur 200 mètres par une infinité d'échoppes vendant babioles, kimono et nourriture. Le meilleur endroit pour trouver des souvenirs à Tokyo.

Le portail d'entrée monumental du temple, qui n'est pas là pour rigoler

Le temple proprement dit, envahi par les touristes le week-end. Là, c'était un soir tranquille de semaine


Asakusa est encore relativement proche du dorm, à à peu près 30 minutes en métro changements compris. Mais le problème, c'est que quand on a une gueule de bois à cause de la double-soirée de la veille, 30 minutes bringuebalé dans tous les sens semblent une éternité. Une éternité de souffrance. Fort heureusement, quand on réapparaît à la lueur du jour, il y a certaines choses qui font passer la nausée. Le Tokyo Sky Tree, par exemple.


Avec ses 634 mètres, c'est la plus grande tour du monde et la seconde plus grande construction du monde (coucou Burj Khalifa).

En s'éloignant un peu des grandes avenues pour s'aventurer dans les petites rues, on arrive dans le restaurant. La classe.


Ce n'était pas vraiment de la cuisine française, mais bien plutôt de la cuisine japonaise adaptée à une présentation à la française. C'est d'ailleurs bien mieux comme ça, je n'ai pas fait le tour de la Terre pour manger un steak frites ! Croyez-moi, c'était un délice.




Continuons dans un autre registre avec une sortie culturelle : nous étions alors le lundi 17 octobre au soir. Nakamura-san connaissait un temple où se déroulait un matsuri et tenait absolument à nous y emmener. C'est ainsi qu'elle s'est présentée devant nous avec une paire de baskets aux pieds, déclarant que c'était à une vingtaine de minutes de marche tout en nous montrant son smartphone avec un grand sourire. Une application y affichait qu'elle avait fait plus de 10.000 pas dans la journée. Elle tient la forme pour une demoiselle de plus de 70 ans !

Le temple était assez loin en effet. Dénommé Kishimojindô (鬼子母神堂), il est dédié à une divinité bouddhique nommée Kishimojin (鬼子母神, les caractères signifiant uns-à-uns ogre/enfant/mère/dieu), d'où le nom du temple, mes très chers captain obvious. Dans les temps anciens, il s'agissait d'une ogresse dévorant les enfants des autres pour nourrir les siens. Mais un jour, le Bouddha est arrivé et lui a donné une petite leçon en touchant à ses enfants, et depuis l'ogresse cannibale s'est calmée pour devenir une protectrice des mères et des enfants. De nos jours, les mères japonaises vont prier à ce temple pour bénir leur relation avec leur progéniture.

Demoiselles japonaises devant le Kishimojindô

Toujours est-il que le matsuri n'avait pas grand chose à voir avec ça. Il s'agissait de l'Oeshiki-matsuri, festival de grande ampleur qui se déroulait dans trois endroits différents de Tokyo en même temps, et sans doute aussi en dehors de la capitale. En mémoire de Nichiren, grand bonze du XIIIe siècle, on fait la fête autour des temples et on lance de grandes processions à grands renforts de musique et d'acclamations. Mais le plus important reste la lanterne.


Portée à tour de rôle par les participants, elle pulse et virevolte au son des tambours comme une méduse. Petit morceau d'ambiance avec une vidéo du cru.



On ne voit qu'une lanterne sur cette vidéo, mais il paraît qu'une grande procession a eu lieu plus tard dans la soirée avec une dizaine de poulpes lumineux du même genre. Mais c'était trop tard pour nous, malheureusement.

Quoi qu'il en soit, j'ai adoré l'ambiance de kermesse qui régnait tout autour du temple. Des dizaines et des dizaines d'échoppes et de stands s'étaient plantés dans le domaine, vendant de la nourriture typique pour pas cher, des bières pour très cher, des petits poissons rouges pour les enfants et toutes sortes de masques, vire-vents et autres babioles dans un esprit festif. Ca sentait bon la fête innocente et les souvenirs d'enfant.






Dernière sortie et pas des moindre, Nakamura-san tenait à nous emmener dans un izakaya qu'elle connaît bien. Samedi dernier donc, on part en début de soirée pour Yotsuya, au coeur de la capitale. On prend l'ascenseur dans un immeuble semblable à tant d'autres, et rien ne laissait présager que l'ouverture des portes nous précipiterait dans une bonne ambiance de bar à la japonaise. On se serait cru aux temps de la Prohibition où des portes dérobées menaient aux pubs clandestins.

Là, les tenanciers d'un certain âge saluent Nakamura et nous emmènent à une grande table. Il n'y avait quasiment personne, comme si l'établissement avait été privatisé pour nous. On a très vite commencé à trinquer alors que les plats simples, mais ouffisimes d'izakaya affluaient devant nous. Poulpe, sashimi, croquettes, on a eu droit à tout. Mais le plus beau, c'est quand notre Resident Assistant Hiroshi nous a annoncé que Nakamura était une grande habituée de ce bar. Au même moment, elle est apparue avec une énorme bouteille de whisky offerte par le patron et qu'elle a posé sur la table avec l'air de dire "Roulez jeunesse !". C'était magique.

Plus tard, un vieux pote de Nakamura est arrivé et s'est assis à la table. Avec sa voix rauque mais posée, son visage ridé, ses yeux réduits à la taille de fentes et son béret vissé sur la tête, il était entièrement dans l'ambiance. La véritable image d'Epinal du grand-père ouvrier habitué des bars où il retrouve ses potes le soir venu. Et pour un habitué, c'était un habitué lui-aussi : sur un simple geste, le patron lui a passé sa bouteille personnelle. Avec une coque en bois peinturlurée d'inscriptions et au goulot entouré d'une dizaine de pendentifs et bibelots clinquants, on ne pouvait faire plus customisé. Comme on pouvait le penser en le voyant, il était ultra-sympa : il nous a suffi de parler un peu avec lui pour qu'il nous ramène des pâtisseries japonaises et en distribue à tout le monde. Il est même allé jusqu'à faire un aller-retour pour en chercher une deuxième tournée pour les demoiselles. Adorable jusqu'au bout.

Comme Nakamura-san.