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vendredi 20 janvier 2012

Le Nouvel An japonais : quand la tradition réinvente la modernité


Je vous ai parlé du Noël d'ici et de ses grandes différences avec l'Occident - bien qu'il en soit entièrement inspiré. Il y a une raison pour laquelle Noël soit relativement peu fêté et qu'il ne se soit pas vraiment ancré dans les familles : il est entièrement phagocyté par le Nouvel An japonais. Toi qui voulais fêter le changement d'année dans une folle rave party au fond d'une cave avec travestis et feux d'artifice, reprends ton chemin (ou file au Kabuki-chô de Shinjuku) car ici la nouvelle année rime avec tradition et retrouvailles familiales.

Le shimekazari, l'une des décorations traditionnelles du Nouvel An

Respectueux et poli, voilà ce qu’est l’image d’Epinal qu’on a du Japonais typique. Si quelques soirées bien arrosées suffisent à démonter ce préjugé, ces qualités supposées reviennent à la charge en fin d’année. Durant l’ère Edo (1603-1868), les simples gens visitaient leurs bienfaiteurs plus aisés pour les remercier de leur bienveillance et souhaiter qu’ils restent en bons termes pour l’année à venir. De même, c’était à la fin de l’année que l’on réglait ses créances accumulées depuis le mois de juin – les marchands n’étant généralement pas payés au moment de la vente – ce qui donnait à la classe commerçante une bonne raison de faire la fête. Si cette dernière tradition persiste sans doute sous forme de trace dans un quelconque Code du Commerce, la première s’est transformée sous la modernisation et le déplacement croissant de la population en échange de cartes de vœux.

Oui, vous savez, ce petit mot gribouillé à la hâte qu’on envoie en urgence le 29 décembre en priant pour qu’il arrive à destination avant février. Si la tradition a plus ou moins disparu en France, elle est essentielle au Japon et si je n’ai pas trouvé les chiffres de vente exacts, sachez que 3.665.776.000 cartes ont été émises cette année, et si on multiplie le tout par les 50 yen que coûte l’unité, on se retrouve avec un potentiel de 183.288.800.000 yen (soit 1.832.888.000 euros) et donc une source importante de revenus pour la Poste japonaise. Si certains jeunes font leurs rebelles en fanfaronnant qu’ils n’enverront pas de cartes cette année, ils finissent quand même à signer leur paquet de 50 cartes dans le train ou en cours pour les envoyer à temps. Car figurez-vous que pendant tout le mois de décembre, la Poste met en place son service spécial de fin d’année qui, pour toute carte bien référencée et envoyée avant le 24 décembre, GARANTIT la livraison le 1er janvier au matin de bonne heure. C’est à cette période-là qu’on hallucine devant la boîte aux lettres rouge de la Poste, l’ouverture habituellement réservée au courrier international s’étant transformée en une fente spéciale cartes de vœux.

Quand les boîtes aux lettres nous mettent des feintes...

Mais qu’ont-elles donc de si spécial, ces cartes ? Tout d’abord, elles sont rouges (mais ça ne se voit pas sur les images). Ensuite, elles sont imprimées d’une formule de politesse alambiquée toute faite et illustrées de l’animal du zodiaque chinois correspondant à l’année à venir – sauf si on veut faire original et envoyer une photo de sa famille avec un cadre Pikachu. 2012 étant l’année du Dragon, on a eu droit à des cartes de vœux particulièrement stylées.



Etre un dragon n'empêche pas d'être kawaii

Mais pourquoi envoyer des cartes de vœux ? Pour se rappeler au bon souvenir de ses connaissances, donner de rapides nouvelles, signaler un changement d’adresse – le recto de la carte étant entièrement occupé par l’adresse du destinataire…comme de l’expéditeur – ou encore inviter à faire la fête. Notons aussi que la Poste a mis en place après-guerre un système de tombola avec le numéro de série de la carte envoyée, ce qui donne la chance de gagner des premiers prix fort intéressants comme des voitures, des écrans plats, des voyages, etc... juste en envoyant un petit mot pour souhaiter la bonne année. Le succès des cartes de voeux n'en a été que renforcé et tout le monde se frotte les mains. Mais attention ! Même si toutes les cartes de vœux n’ont pas des accents de samba, sachez faire preuve de prudence quand vous recevez ce genre de courrier :


La carte est sobre. Et bleue. Ce n’est pas choisi par hasard, car il s’agit d’un avis de décès. Envoyée à toutes ses connaissances fin novembre, elle signifie qu’il y a eu un mort dans la famille et appelle à ne pas envoyer de cartes de vœux cette année. Deuil oblige.

Pour ceux qui n’ont perdu personne, la fin d’année rime avec les très nombreuses fêtes de fin d’année, alias bônenkai (忘年会), ce qui veut littéralement dire « rencontre pour oublier l’année ». L’expression est aussi limpide qu’un verre de saké. J’ai vu un peu plus de gens bourrés que d’habitude autour de la gare de Takadanobaba tandis que plusieurs panneaux et affichettes autour des portiques étaient liés d’une façon ou d’une autre à l’ivresse, et si ce n’est à sa prévention – rappelons à toutes fins utiles qu’il n’y a pas de répréhension morale de l’ivresse ici –, à son accompagnement. Les bônenkai étant très populaires, chacun fête autant de fois la fin d’année qu’il a de groupes sociaux. C’est ainsi que je suis allé me faire un menu sukiyaki & shabushabu à volonté avec le club de karaté, ce qui a été l’une des meilleurs occasions de manger de la viande et des légumes en grandes quantités dans ce coin du monde. Et avec la délicieuse sauce au sésame, s’il vous plaît ! D’autres se portent plutôt sur le nomikai et finissent 2011 dans une mare de nama-biiru – mais on se rapproche de Niji no Kai, et nous allons y revenir dans un instant.

Exemple de bônenkai bien commencé entre collègues de bureau

Les jours passent et la pression monte. Le 29 décembre, les boutiques et musées ferment les uns après les autres pour l’une des seules périodes de congés de l’année alors que chacun se carapate chez soi pour les VRAIS préparatifs du Nouvel An. Les trains sont bondés, Tokyo se dépeuple et les maisons de province se remplissent de monde venu se retrouver en famille. C’est l’heure du grand ménage de fin d’année pour chasser les restes de 2011 et faire place nette à 2012, le tout sur fond de purification shintô. On fait partout fleurir des décorations traditionnelles qui ont un sens plus profond que les guirlandes de Noël, et c'est à ce moment qu'on se rend compte que le Nouvel An est vraiment une fête (aux racines) religieuse(s).

Kadomatsu, décoration a mettre devant sa porte pour servir de résidence temporaire aux kami venus se joindre à la fête. Se retrouve devant les maisons comme les grands magasins.

Kagami mochi, offrande aux kami composé de deux mochi (voir plus bas) surmontés d'une orange amère. Grand symbole du Nouvel an.

Puis toute la famille met la main à la pâte pour cuisiner les plats du Nouvel An, qui ont cela de particulier qu’ils reposent sur des jeux de mots, des homophonies et autres analogies. Par exemple, ils mangent de loooongues nouilles soba dont la longueur est gage de longue vie, et il y avait une histoire de fèves dont on mangeait un certain nombre pour avoir la prospérité – le tout reposant sur un calembour dont je ne me souviens malheureusement plus. Fail.

La nuit s'avance, minuit approche. C'est l'heure de quitter la maison pour se rendre au temple et se joindre à la foule pour faire le grand compte-à-rebours. Rejoignant les gens de Niji no Kai, je suis allé au temple le plus populaire de Tokyo pour assister au changement d'année : le grand temple Zôjô-ji situé à deux pas de la Tour de Tokyo. J'ai été averti qu'il y aura du monde, mais là c'était plus que furieux. La preuve en photos :

Le temple vu d'en haut

Le même temple vu d'en bas, aussi bondé que le train en heure de pointe

5, 4, 3, 2, 1... HAPPY NEW YEAR ! Les projecteurs s'allument alors que tout le monde ouvre ses mains, faisant un énorme lâcher de ballons dans le ciel tokyoïte. C'est la folie, tout le monde crie, les étrangers balancent des "joyeuse année !" en pagaille, et le compteur sur la tour de Tokyo passe de 2011 à 2012. Au-dessus de nos têtes, c'est un ballet de méduses qui se fondent dans la nuit.

Atmosphère de l'an dernier, répétée à l'identique pour 2012.

Depuis la foule, ben... c'est l'Illumination.

On applaudit, on se serre dans les bras, puis on se fait emporter par la foule. J'ai eu la chance d'arriver jusqu'au portillon d'entrée du temple, mais le reflux de plusieurs milliers de personnes m'a baladé comme un fétu de paille. Et c'est dans cette joyeuse pagaille que je retrouve complètement par hasard Pierre, autre étudiant d'échange de Sciences-Po mais à Sophia University, une bière à la main, qui me souhaite le premier la bonne année, et deux minutes plus tard je tombe sur le groupe d'amis d'Allison à Tôdai (mais sans Allison), ce qui fait quand même deux rencontres incroyables parmi la foule en délire.

Pourquoi les gens étaient si pressés de ressortir ? Sans doute pour goûter au premier verre d'alcool de l'année, de l'amazake sucré fait à partir de riz et vendu pour une bouchée de pain dans la rue par les commerçants tout sourire. De mon côté, j'ai retraversé la ville avec Niji pour se faire un dernier bônenkai jusqu'au petit matin, ce qui a été encore une fois un joyeux foutoir bien que la fatigue ait emporté quelques âmes en chemin. Les plus courageux ont tenu jusqu'au lever du soleil, suivant la croyance populaire qu'assister à la première aube de l'année porte chance pour tout l'an.


Hatsuhinode (初日の出), premier lever de soleil de 2012 sur Tokyo...


Le réveillon est passé, on remballe tout ? Certainement pas ! Le Nouvel an japonais dure encore bien plus longtemps. Pour ce qui est du Premier de l'An, on ne fait rien. Absolument que dalle qui ressemble à du travail. Shabbat total. Rien que faire à manger étant prohibé, on ressort les restes ou bien les ensembles de bentô sucrés vendus rien que pour l'occasion qu'on a achetés à l'avance.

De fait, toute une panoplie de jeux traditionnels du Nouvel an est présente au Japon, que ce soient des éléments bien connus de l'Occident comme les toupies ou les cerfs-volants, ou bien d'autres qu'on peut très facilement comprendre tant ils ressemblent à ce qu'on a chez nous. Il en est ainsi du fukuwarai (福笑い littéralement "rire de la bonne fortune"), où le but est de créer un visage en apposant successivement yeux, bouche, nez et autres sourcils - mais le tout les yeux bandés -, ou du menko, à mi-chemin entre le jeu de cartes et les pogs, où les joueurs possèdent de petites cartes à l'effigie de samouraï ou de personnage d'animé et s'affrontent pour gagner la carte adverse. Si on réussit à retourner la carte de l'adversaire en jetant sa propre carte dessus, comptant sur une bourrasque ou autre effet divin, on la gagne à l'instar des billes de notre enfance. Il y a aussi le hanetsuki, sorte de badminton japonais qui se joue avec des raquettes en bois dont le verso est à l'effigie d'un personnage traditionnel ou, ici encore, de personnages de manga. Il est plutôt émouvant de se dire que tous ces jeux remontent à l'ère Edo, ou plus vieux encore, à l'ère Heian (794-1192) où ils étaient joués par les enfants de la noblesse. Si un lettré du XVe siècle se ramenait et voyait tous les petits japonais y jouer, que penserait-il ? Ou que ces jeux se sont popularisés, ou que nous sommes tous devenus de petits nobles à ses yeux, sans doute.

Partie de hanetsuki à la fin du XIXe siècle selon Hikanobu.

Autre possibilité pour passer le Nouvel an : regarder la télé pendant trois jours. Je ne déconne pas, je connais des gens qui n'ont pas décroché pendant toute cette période. Il faut dire que le programme est bien fourni, entre les rétrospectives annuelles touchant tout et n'importe quoi, les (très) nombreuses émissions de variétés où des équipes de chanteurs s'affrontent sur des tubes éternels, et puis Hakone Ekiden. Ce n'est pas un artiste ou un présentateur-vedette, mais une course de relai célébrissime qui se déroule chaque année les 2 et 3 janvier depuis 1920. Faisant participer 20 équipes des plus grandes universités du Kantô, elle relie Tokyo à Hakone (environ 108 km) pour une course aller-retour sur deux jours qui fait tenir en haleine des millions de téléspectateurs. Ne croyez pas que c'est une petite course de rien de tout : il s'agit d'un des évènements sportifs majeurs du Japon où chaque coureur ne fait pas moins qu'un demi-marathon à tour de rôle avant de passer le relai, et ce à un niveau olympique. Comme chaque évènement d'envergure, Hakone Ekiden a son lot de critiques et de polémiques, avec en vrac l'interdiction faites aux femmes de participer toujours en vigueur, la participation plus que régulée des étudiants d'échange, la pression psychologique faite sur les coureurs et j'en passe. Toujours est-il que j'ai fait un exposé dessus, mais j'ai fini par ne même pas regarder la course...

Il y a une bonne raison à cela : Julien, autre ami de Sciences-Po en troisième année, est venu de Corée pour me rendre une petite visite. C'est ensemble qu'on a fait deux autres activités des plus japonaises et des plus traditionnelles au Nouvel an. Tout d'abord, manger du mochi. Il s'agit d'une sorte de pâtisserie de riz un peu gélatineuse (on appelle d'ailleurs cette texture mochimochi en japonais) qui peut se manger soit grillée soit crue. C'est avec cette dernière forme de mochi que de nombreuses personnes âgées meurent étouffées chaque année, ce qui serait terrible si ça ne me semblait pas comique. Et c'est bien du mochi cru, et je dirais même plus tout juste préparé, et encore plus par nous-mêmes préparé que nous avons pu déguster. Un évènement de Niji no Kai nous a ainsi permis de nous adonner au mochitsuki (餅つき avec le つき de "piler") qui, comme son nom le suggère, consiste à piler virilement du riz gluant avec de grands pilons de bois pour en faire du mochi. On a pu confirmer l'adage : "C'est meilleur quand c'est frais".

Première étape : malaxer le riz gluant et l'eau chaude

Deuxième étape : le pilonner avec toute sa force de Coréen.

Selon la légende, la Lune serait habitée par des lapins faisant du mochi...

Ensuite, on est allés au sanctuaire. Disons plutôt qu'on a suivi la coutume sans le savoir vu que c'est sur place que je me suis rendu compte que la moitié de Tokyo avait eu la même idée, et c'est dans une foule compacte qu'on s'est rendus successivement au sanctuaire Meiji et au temple Sensô-ji d'Asakusa. Les deux plans les plus suicidaires pour les agoraphobes, vu que ce sont les deux sanctuaires les plus courus de la ville...

Il est en effet dans l'usage de se rendre au temple (bouddhiste) ou au sanctuaire (shintoïste) pour prier pour la bonne année et tirer son oracle. Mais ce n'est pas tout : les gens rapportent également les porte-bonheurs achetés l'année passée et en achètent de nouveaux pour les protéger du mauvais sort. Cela s'adresse particulièrement aux victimes du calendrier : chaque année sont révélées des années néfastes de naissances - qui pour une raison étrange ne sont pas les mêmes pour les hommes et les femmes - qui appellent à des portes-bonheurs pour être contrées. Amis de 1991, hommes et femmes, soyez sans crainte : nous sommes à l'abri du danger cette année. Pour les autres, je prends les commandes de talismans.

Foule se rendant au temple Sensô-ji à travers boutiques et vendeurs d'amazake


Vente de flèches porte-bonheur à un sanctuaire shinto

Que font les temples et sanctuaires de tous ces talismans caduques de l'an passé ? Ils les brûlent, tout comme la plupart des décorations de l'année nouvelle à l'instar des kadomatsu. C'est ainsi que s'achève le Nouvel An japonais, dans les flammes de la purification et la table rase pour un nouveau cycle de la vie. Ainsi va la voie des dieux, le shintô.


mercredi 7 décembre 2011

Au Japon, mangez comme les Japonais


Je suis étonné de ne pas avoir écrit cet article plus tôt. Voyez-vous, j'ai mis un brin de temps à m'habituer à la nourriture du Soleil Levant et à prendre mes marques dans les magasins du coin. Certains dans le dorm ne s'y sont toujours pas faits et ne le seront peut-être jamais. Sortez la bonne grosse charcute, le pain de campagne, le camembert bien fondant et le bon pinard car vous ne verrez rien de tel dans les étalages japonais et cet article va vous donner faim.

Le problème auquel je me suis confronté en arrivant n'a pas tant été de manger des produits auxquels je n'étais pas habitué que de ne pas trouver ce que je mangeais d'habitude. J'avais l'impression d'être perdu dans un océan d'inutile dans la supérette du coin, des rayons entiers étant consacrés à divers types de tofu et de sauce soja dont je serais incapable de sentir la différence, alors qu'il n'y a pas une boîte de lasagnes surgelées ni une conserve de petits pois en vue. Ce qui m'a le plus manqué reste les légumes : moi qui étais un inconditionnel des belles salades, des tomates gorgées de soleil et des courgettes aux saveurs du Sud, j'ai tout plaqué. D'une part parce que les légumes occidentaux sont rares, d'autre part parce que les prix sont prohibitifs.

Le plus jeune milliardaire du Japon

C'est un lieu commun que de dire que la vie est chère au Japon en général et à Tokyo en particulier. Le sac de trois pommes coûte 3€ en promotion, la mini-courgette tape dans la même gamme de prix l'unité et la barquette de dix lamelles de viande se balade dans les 5€. Je ne vous parle pas du pot de Nutella ni du sachet de fromage râpé. La vie est chère, donc, mais cela ne vaut que si on fait son baka gaijin.

Dès qu'on s'ouvre un peu à la nourriture locale, tout devient plus accessible : sachet de pousses à 60c, sachet de petites aubergines japonaises nasu autour d'1€50, sac de riz de 5kg à 12€ qui dure une éternité (le mien vient de rendre l'âme après plus de 2 mois de bons services), bouteille de sauce soja autour de 2€ pour parfumer son riz, sachet de pâtes japonaises yakisoba qui fait 3 repas pour moins de 2€, etc... Mais on se heurte à un autre problème qui est celui de la connaissance/expérience : c'est bien beau d'avoir acheté son radis japonais daikon pour 1€50, mais une fois avec le radis dans les bras, on se rend compte qu'on ne sait pas quoi en faire ni à quelle sauce le manger.
Il en est de même pour le riz : une fois arrivé devant l'autocuiseur son paquet sur l'épaule, on s'interroge pendant des heures sur la quantité de riz à incorporer, la proportion d'eau à ajouter, comment il faut laver le riz, et on hésiterait presque à demander aux compères asiatiques tant ça fout la honte d'être un noob complet. Imaginez donc, c'est comme si on demandait à 20 ans comment on cuit des pâtes ! Tant qu'on parle de riz, ne vous imaginez pas qu'on mange du Oncle Ben's ici. La variété est totalement différente, on a des grains de riz plus courts et plus ronds qui, une fois cuits sous pression grâce aux fantastiques autocuiseurs, donnent du riz qui colle et qui peut facilement se manger avec des baguettes. Le tout est de gérer la quantité, car ce qu'on pense être correct pour un repas peut parfois suffire à nourrir la Somalie toute entière.


L'avantage d'habiter dans un quartier étudiant, c'est qu'il y a partout de petits restaurants et autres échoppes où on peut manger pour trois fois rien. Il est même difficile de trouver un menu à plus de 10€ dans le coin ! En général, on peut se faire un bon repas plat principal + riz + soupe miso pour 500Y (5€) et on est calé pour la journée. Profitant de cet heureux coup du sort dans la ville la plus chère du monde, voilà un petit topo des bons plans repas plutôt représentatifs de ce qu'est vraiment la nourriture japonaise d'aujourd'hui :
  • Tendon 天丼 (Tempura-Donburi) :


Comme la plupart des plats finissant par "don", il s'agit de quelque chose sur un bol de riz. Dans le cas présent, il s'agit des tempura, qui sont des sortes de beignets frits de légumes ou, dans le cas général, de longues crevettes et autres fruits de mer. A peu près 500Y pour le set-repas à midi (tendon + soupe miso + petits légumes). Soit un rapport qualité/prix imbattable.
  • Râmen (ラーメン)


Bien connu des amateurs de Naruto, les râmens sont un peu plus chers que les autres délices présentés ici (à peu près entre 600 et 800Y = 6-8€), mais ils les valent grandement. Il s'agit d'une soupe de nouilles chinoises dans un bouillon parfumé à telle ou telle saveur, contenant en outre lamelles de porc et divers légumes. On peut rajouter à sa préférence sauce soja, épices ou gingembre pour rendre le tout encore MEILLEUR ! Les meilleurs enseignes que j'aie trouvées sont Ippûdô (d'où vient cette photo) et Tenkaippin.
  • Udon (うどん)


Autre type de nouilles souvent consommé en soupe et à ne pas confondre avec les râmens. Plutôt que de soupe, parlons de bouillon : de bonne grosses, longues et épaisses nouilles fondantes sont plongées dans un fond d'eau chaude aromatisée à sa préférence avec herbes, gingembre, tôfu, oeuf ou encore tempura. Simple, donc ultra bon marché, on en trouve partout pour nourrir les salarymen affamés qui ne veulent pas se prendre la tête. Le bas de gamme se trouve à 300 yen chez Hanamaru, où j'ai fait mon premier repas japonais à mon arrivée, mais on trouve bien mieux dans les échoppes familiales.
  • Gyûdon (牛丼)


LE bon plan pas cher. Il s'agit de boeuf rissolé accompagné d'oignon grillé sur un bol de riz, le tout avec du gingembre à disposition et de la sauce légèrement sirupeuse si le coeur vous en dit. Ce délice est vendu dans les 12€ rue de l'Opéra alors que ça ne coûte que 400Y -4€- pour le grand format chez Sukiya. Rapide, bon et numéro un en rapport qualité/prix et quantité/satiété, c'est un peu le fast food à la japonaise. Et dieu que j'aime ça.
  • Riz au curry (カレ―ライス)


Allez savoir comment ce plat indien est arrivé dans ce coin du monde, mais il a été repris à la sauce japonaise jusqu'à devenir une part importante de la culture culinaire contemporaine du Japon. Il s'agit donc d'un plat de riz accompagné d'un curry plus ou moins épicé à base de légumes et parfois d'un peu de viande. Mon enseigne de référence reste CocoIchibanya où on peut se régaler pour 500Y mais où il est suicidaire de choisir les currys vraiment épicés.

Si vous voulez vous régaler plus avant, voilà un blog tenu par des camarades étudiants d'échange sillonnant les petites échoppes autour du campus. Et faisant des découvertes de malade mental pour notre plus grand bonheur.

C'est bien beau d'avoir toute une palette de choix plus délicieux les uns que les autres, mais quand on n'a que 45 minutes pour manger entre deux cours, c'est un peu rush. C'est là que le Japon dévoile son génie en transformant ce qui n'est qu'un simple casse-croûte chez nous en une véritable institution : le bentô (弁当).


Au départ simple ration de riz offerte par les seigneurs de guerre pour nourrir leurs troupes, le bentô a traversé les âges pour rester une particularité japonaise. Il y a autant de bentô différents que d'étoiles dans le ciel, le contenu allant de l'uniformité la plus barbante à la sophistication absolue. Le seul point commun à tous ces casse-dalles -et encore !- est de renfermer une quantité plus ou moins importante de riz, le reste consistant en quelques légumes marinées, viande en mode gyûdon ou yakiniku, ou encore des croquettes, des tempura, des sushis, des sashimis, des boulettes, etc... au gré des milliers de combinaisons possibles. Il s'agit donc d'un plateau-repas complet pouvant exprimer l'originalité et la cool-attitude de son hipster de propriétaire par le choix et la disposition des aliments.

Kawaii bentô

Geeky bentô

Freaky bentô

Les bentô peuvent s'acheter partout : il y en a dans tous les combinis ouverts 24h/24 pour combattre le cocktail flemme/fringale de 3h du mat', mais aussi dans l'immensité des échoppes spécialisées qui n'ouvrent que le temps de midi (et qui font les meilleurs), et jusqu'aux vendeurs individuels qui sévissent avec leur stock de bentô et hèlent le chaland. Les bentô tout-préparés se vendent de 200 à 600Y selon le ratio quantité/provenance/qualité, mais son repère de référence reste le casse-dalle à 380Y (3€80). C'est un brin plus cher que le jambon-beurre du Crous, mais aussi 1000 fois meilleur. Si on ne veut pas se contenter des produits industriels et qu'on courre le risque d'être emporté par son estomac au détriment de son portefeuille, on peut aller chez Origin Bentô où on compose soi-même son casse-croûte et on paye en fonction du poids et des produits choisis.

Si on veut vraiment rester maître de sa nourriture (ou si on est fauché), on peut aussi préparer les bentô soi-même et susciter l'admiration de tous ses petits camarades Japonais. Je ne sais pas s'ils sont en extase parce que ce sont des manches, des flemmards de la casserole ou s'ils veulent juste être polis (je vous promets un article sur la tendance qu'ont les Japonais à sur-exprimer leurs émotions), ou encore parce que ça touche un trait culturel profond. Les cantines étant de mémoire peu répandues, c'est traditionnellement la Maman attentionnée qui prépare la boîte-repas de sa progéniture chaque matin. De même, c'est la femme aimante qui compose le bentô de son mari, le temps et le soin passés étant proportionnels à l'affection qu'elle lui porte.

Le bentô de la femme de ta vie


Si on sort manger et qu'on a un peu plus de thunes à dépenser, on peut aussi trouver son bonheur au pays du Sushi Levant.
  • Izakaya (居酒屋)


Je vous en ai parlé à plusieurs reprises, il s'agit du bar japonais. Qu'il ait un mobilier occidental ou juste des tables basses et des coussins pour s'asseoir en tailleur, il ne partage en rien l'ambiance glauco-morbide des PMU, l'atmosphère alcoolique/bobo des brasseries (selon si on se trouve en province ou à Paris) ou encore rosbiffo-sportive des pubs irlandais. C'est vraiment un feeling à part entière où on est coolos, détendax et entre amis. Notons que l'offre des menus est plus développée que dans les bars occidentaux ; à vrai dire, il est possible de se faire un bon petit gueuleton dans l'izakaya du coin pour accompagner sa bière (ou son saké).

Edamame, sorte de petit pois salé qui se marie bien avec la nama-bîru


Yakitori, des brochettes de volaille grillées à point et bien saucées


Cartilage de poulet frit (鶏軟骨のから揚げ), ça croque sous la dent et ça surprend la première fois, mais on s'y fait.


Les fameux Gyôza qui, contrairement à ce qu'on pense généralement, ne sont pas japonais mais chinois. Quoi qu'il en soit, ce sont des raviolis d'un mélange viande hachée/légumes particulièrement délicieux avec de la sauce soja.

Takoyaki, boulettes de farine fourrées au poulpe. Un régal absolu, l'un de mes plats japonais préférés.

Ne croyez pas que la nourriture d'izakaya se limite à cela : ce ne sont que des exemples parmi une infinité de choix possibles. Et sans doute ce que je préfère commander !

  • Restaurant de sushi (寿司屋)
Attention, nous avons deux possibilités majeures ici.

Vous êtes avec des amis et vous n'avez pas envie de dépenser des sommes folles ? Pas de problème, direction le Kaitenzushi (回転寿司), alias le "sushi qui tourne" !


Le principe est hilarant : au milieu de l'îlot autour duquel les clients s'installent, le cuisinier prépare sous vos yeux ébahis toutes sortes de sushis avant de les déposer sur un petit tapis roulant qui fait tout le tour de la table. Le rythme est non-stop : sitôt l'assiette posée, les clients peuvent se l'arracher et se l'avaler en un instant. Les différentes espèces de poisson étant dépecées à tour de rôle, si l'on a une soudaine fringale de thon rouge et qu'aucune portion n'est visible sur le tapis roulant, on peut passer commande et avoir son dû en quelques instants.

Pour ce qui est de la qualité, c'est excellent. Les sushis se vendant autour de 110Y (un euro) les deux bouchées - un peu plus s'il s'agit d'une portion plus grande ou d'un poisson plus cher - on peut se faire un bon petit festin pour 10€. S'ils semblent bien petits, n'oubliez pas que les sushis sont à base de riz et que ça cale vite ! On paye en fonction de la pile de petites assiettes à sushi amassée devant soi, ce qui donne la tentation de refiler la moitié des siennes à son voisin salaryman endormi sous l'effet de l'alcool. Résultat non garanti.

Si on a un peu plus d'argent à dépenser, qu'on est en rendez-vous galant, qu'on veut épater son sempaï (et lui faire payer l'addition) ou qu'on veut tout simplement se faire un grand plaisir, direction le restaurant de sushi à plus haut standing.

*bave*

Les choses se passent de façon plus classique : on s'installe, on commande une quantité fixée de sushis (ou pas si on s'est claqué l'option tabehôdai = à volonté), on attend un peu puis on a l'un des meilleurs trucs au monde sous les yeux. En deux mots : orgasme culinaire.
Bien sûr, les prix suivent. La plâtrée du dessus a tapé dans les 2200 yen (22€), mais ça les valait grandement. Et les quinze méga-bouchées ont calé mon appétit de morfale.

  • Le restaurant de yakiniku (焼肉屋)
Comme écrit plus haut, la viande coûte une fortune. Dans cette situation, se faire un festin de grillades est un plaisir incomparable et un plat remplit cette envie à la perfection : le yakiniku, littéralement "viande grillée" et officiellement barbecue coréen.

*re-bave*

C'est comme un barbecue dans son jardin, mais à l'intérieur d'un restaurant. On s'assoit à une table munie d'un grill en son centre, on commande diverses assiettes de viande crue et quelques légumes et c'est parti pour le banquet ! La viande étant tendre à souhait, c'est un pur délice qui suit tant que l'estomac/le porte-monnaie suit. Pour un bon repas dans un resto standard, il faut compter de 2000 à 3000 Y (20€~30€) selon la quantité engloutie. C'est cher, mais ça le vaut.

Ceci dit, j'ai entendu parler d'un restaurant de yakiniku avec viande à volonté pour seulement 1000 yens, ça me semble tellement incroyable que j'ai absolument envie d'y aller. C'est là qu'une des filles de mon dorm a clairement exprimé son refus, non parce qu'elle n'aime pas ça mais parce que la provenance de la viande semble trop louche pour être honnête. Peut-être n'est-ce que parano de sa part, mais c'est dans ce genre de situation que resurgit le spectre d'une préoccupation que j'ai peu à peu perdu au cours de mon séjour...