vendredi 20 janvier 2012

Le Nouvel An japonais : quand la tradition réinvente la modernité


Je vous ai parlé du Noël d'ici et de ses grandes différences avec l'Occident - bien qu'il en soit entièrement inspiré. Il y a une raison pour laquelle Noël soit relativement peu fêté et qu'il ne se soit pas vraiment ancré dans les familles : il est entièrement phagocyté par le Nouvel An japonais. Toi qui voulais fêter le changement d'année dans une folle rave party au fond d'une cave avec travestis et feux d'artifice, reprends ton chemin (ou file au Kabuki-chô de Shinjuku) car ici la nouvelle année rime avec tradition et retrouvailles familiales.

Le shimekazari, l'une des décorations traditionnelles du Nouvel An

Respectueux et poli, voilà ce qu’est l’image d’Epinal qu’on a du Japonais typique. Si quelques soirées bien arrosées suffisent à démonter ce préjugé, ces qualités supposées reviennent à la charge en fin d’année. Durant l’ère Edo (1603-1868), les simples gens visitaient leurs bienfaiteurs plus aisés pour les remercier de leur bienveillance et souhaiter qu’ils restent en bons termes pour l’année à venir. De même, c’était à la fin de l’année que l’on réglait ses créances accumulées depuis le mois de juin – les marchands n’étant généralement pas payés au moment de la vente – ce qui donnait à la classe commerçante une bonne raison de faire la fête. Si cette dernière tradition persiste sans doute sous forme de trace dans un quelconque Code du Commerce, la première s’est transformée sous la modernisation et le déplacement croissant de la population en échange de cartes de vœux.

Oui, vous savez, ce petit mot gribouillé à la hâte qu’on envoie en urgence le 29 décembre en priant pour qu’il arrive à destination avant février. Si la tradition a plus ou moins disparu en France, elle est essentielle au Japon et si je n’ai pas trouvé les chiffres de vente exacts, sachez que 3.665.776.000 cartes ont été émises cette année, et si on multiplie le tout par les 50 yen que coûte l’unité, on se retrouve avec un potentiel de 183.288.800.000 yen (soit 1.832.888.000 euros) et donc une source importante de revenus pour la Poste japonaise. Si certains jeunes font leurs rebelles en fanfaronnant qu’ils n’enverront pas de cartes cette année, ils finissent quand même à signer leur paquet de 50 cartes dans le train ou en cours pour les envoyer à temps. Car figurez-vous que pendant tout le mois de décembre, la Poste met en place son service spécial de fin d’année qui, pour toute carte bien référencée et envoyée avant le 24 décembre, GARANTIT la livraison le 1er janvier au matin de bonne heure. C’est à cette période-là qu’on hallucine devant la boîte aux lettres rouge de la Poste, l’ouverture habituellement réservée au courrier international s’étant transformée en une fente spéciale cartes de vœux.

Quand les boîtes aux lettres nous mettent des feintes...

Mais qu’ont-elles donc de si spécial, ces cartes ? Tout d’abord, elles sont rouges (mais ça ne se voit pas sur les images). Ensuite, elles sont imprimées d’une formule de politesse alambiquée toute faite et illustrées de l’animal du zodiaque chinois correspondant à l’année à venir – sauf si on veut faire original et envoyer une photo de sa famille avec un cadre Pikachu. 2012 étant l’année du Dragon, on a eu droit à des cartes de vœux particulièrement stylées.



Etre un dragon n'empêche pas d'être kawaii

Mais pourquoi envoyer des cartes de vœux ? Pour se rappeler au bon souvenir de ses connaissances, donner de rapides nouvelles, signaler un changement d’adresse – le recto de la carte étant entièrement occupé par l’adresse du destinataire…comme de l’expéditeur – ou encore inviter à faire la fête. Notons aussi que la Poste a mis en place après-guerre un système de tombola avec le numéro de série de la carte envoyée, ce qui donne la chance de gagner des premiers prix fort intéressants comme des voitures, des écrans plats, des voyages, etc... juste en envoyant un petit mot pour souhaiter la bonne année. Le succès des cartes de voeux n'en a été que renforcé et tout le monde se frotte les mains. Mais attention ! Même si toutes les cartes de vœux n’ont pas des accents de samba, sachez faire preuve de prudence quand vous recevez ce genre de courrier :


La carte est sobre. Et bleue. Ce n’est pas choisi par hasard, car il s’agit d’un avis de décès. Envoyée à toutes ses connaissances fin novembre, elle signifie qu’il y a eu un mort dans la famille et appelle à ne pas envoyer de cartes de vœux cette année. Deuil oblige.

Pour ceux qui n’ont perdu personne, la fin d’année rime avec les très nombreuses fêtes de fin d’année, alias bônenkai (忘年会), ce qui veut littéralement dire « rencontre pour oublier l’année ». L’expression est aussi limpide qu’un verre de saké. J’ai vu un peu plus de gens bourrés que d’habitude autour de la gare de Takadanobaba tandis que plusieurs panneaux et affichettes autour des portiques étaient liés d’une façon ou d’une autre à l’ivresse, et si ce n’est à sa prévention – rappelons à toutes fins utiles qu’il n’y a pas de répréhension morale de l’ivresse ici –, à son accompagnement. Les bônenkai étant très populaires, chacun fête autant de fois la fin d’année qu’il a de groupes sociaux. C’est ainsi que je suis allé me faire un menu sukiyaki & shabushabu à volonté avec le club de karaté, ce qui a été l’une des meilleurs occasions de manger de la viande et des légumes en grandes quantités dans ce coin du monde. Et avec la délicieuse sauce au sésame, s’il vous plaît ! D’autres se portent plutôt sur le nomikai et finissent 2011 dans une mare de nama-biiru – mais on se rapproche de Niji no Kai, et nous allons y revenir dans un instant.

Exemple de bônenkai bien commencé entre collègues de bureau

Les jours passent et la pression monte. Le 29 décembre, les boutiques et musées ferment les uns après les autres pour l’une des seules périodes de congés de l’année alors que chacun se carapate chez soi pour les VRAIS préparatifs du Nouvel An. Les trains sont bondés, Tokyo se dépeuple et les maisons de province se remplissent de monde venu se retrouver en famille. C’est l’heure du grand ménage de fin d’année pour chasser les restes de 2011 et faire place nette à 2012, le tout sur fond de purification shintô. On fait partout fleurir des décorations traditionnelles qui ont un sens plus profond que les guirlandes de Noël, et c'est à ce moment qu'on se rend compte que le Nouvel An est vraiment une fête (aux racines) religieuse(s).

Kadomatsu, décoration a mettre devant sa porte pour servir de résidence temporaire aux kami venus se joindre à la fête. Se retrouve devant les maisons comme les grands magasins.

Kagami mochi, offrande aux kami composé de deux mochi (voir plus bas) surmontés d'une orange amère. Grand symbole du Nouvel an.

Puis toute la famille met la main à la pâte pour cuisiner les plats du Nouvel An, qui ont cela de particulier qu’ils reposent sur des jeux de mots, des homophonies et autres analogies. Par exemple, ils mangent de loooongues nouilles soba dont la longueur est gage de longue vie, et il y avait une histoire de fèves dont on mangeait un certain nombre pour avoir la prospérité – le tout reposant sur un calembour dont je ne me souviens malheureusement plus. Fail.

La nuit s'avance, minuit approche. C'est l'heure de quitter la maison pour se rendre au temple et se joindre à la foule pour faire le grand compte-à-rebours. Rejoignant les gens de Niji no Kai, je suis allé au temple le plus populaire de Tokyo pour assister au changement d'année : le grand temple Zôjô-ji situé à deux pas de la Tour de Tokyo. J'ai été averti qu'il y aura du monde, mais là c'était plus que furieux. La preuve en photos :

Le temple vu d'en haut

Le même temple vu d'en bas, aussi bondé que le train en heure de pointe

5, 4, 3, 2, 1... HAPPY NEW YEAR ! Les projecteurs s'allument alors que tout le monde ouvre ses mains, faisant un énorme lâcher de ballons dans le ciel tokyoïte. C'est la folie, tout le monde crie, les étrangers balancent des "joyeuse année !" en pagaille, et le compteur sur la tour de Tokyo passe de 2011 à 2012. Au-dessus de nos têtes, c'est un ballet de méduses qui se fondent dans la nuit.

Atmosphère de l'an dernier, répétée à l'identique pour 2012.

Depuis la foule, ben... c'est l'Illumination.

On applaudit, on se serre dans les bras, puis on se fait emporter par la foule. J'ai eu la chance d'arriver jusqu'au portillon d'entrée du temple, mais le reflux de plusieurs milliers de personnes m'a baladé comme un fétu de paille. Et c'est dans cette joyeuse pagaille que je retrouve complètement par hasard Pierre, autre étudiant d'échange de Sciences-Po mais à Sophia University, une bière à la main, qui me souhaite le premier la bonne année, et deux minutes plus tard je tombe sur le groupe d'amis d'Allison à Tôdai (mais sans Allison), ce qui fait quand même deux rencontres incroyables parmi la foule en délire.

Pourquoi les gens étaient si pressés de ressortir ? Sans doute pour goûter au premier verre d'alcool de l'année, de l'amazake sucré fait à partir de riz et vendu pour une bouchée de pain dans la rue par les commerçants tout sourire. De mon côté, j'ai retraversé la ville avec Niji pour se faire un dernier bônenkai jusqu'au petit matin, ce qui a été encore une fois un joyeux foutoir bien que la fatigue ait emporté quelques âmes en chemin. Les plus courageux ont tenu jusqu'au lever du soleil, suivant la croyance populaire qu'assister à la première aube de l'année porte chance pour tout l'an.


Hatsuhinode (初日の出), premier lever de soleil de 2012 sur Tokyo...


Le réveillon est passé, on remballe tout ? Certainement pas ! Le Nouvel an japonais dure encore bien plus longtemps. Pour ce qui est du Premier de l'An, on ne fait rien. Absolument que dalle qui ressemble à du travail. Shabbat total. Rien que faire à manger étant prohibé, on ressort les restes ou bien les ensembles de bentô sucrés vendus rien que pour l'occasion qu'on a achetés à l'avance.

De fait, toute une panoplie de jeux traditionnels du Nouvel an est présente au Japon, que ce soient des éléments bien connus de l'Occident comme les toupies ou les cerfs-volants, ou bien d'autres qu'on peut très facilement comprendre tant ils ressemblent à ce qu'on a chez nous. Il en est ainsi du fukuwarai (福笑い littéralement "rire de la bonne fortune"), où le but est de créer un visage en apposant successivement yeux, bouche, nez et autres sourcils - mais le tout les yeux bandés -, ou du menko, à mi-chemin entre le jeu de cartes et les pogs, où les joueurs possèdent de petites cartes à l'effigie de samouraï ou de personnage d'animé et s'affrontent pour gagner la carte adverse. Si on réussit à retourner la carte de l'adversaire en jetant sa propre carte dessus, comptant sur une bourrasque ou autre effet divin, on la gagne à l'instar des billes de notre enfance. Il y a aussi le hanetsuki, sorte de badminton japonais qui se joue avec des raquettes en bois dont le verso est à l'effigie d'un personnage traditionnel ou, ici encore, de personnages de manga. Il est plutôt émouvant de se dire que tous ces jeux remontent à l'ère Edo, ou plus vieux encore, à l'ère Heian (794-1192) où ils étaient joués par les enfants de la noblesse. Si un lettré du XVe siècle se ramenait et voyait tous les petits japonais y jouer, que penserait-il ? Ou que ces jeux se sont popularisés, ou que nous sommes tous devenus de petits nobles à ses yeux, sans doute.

Partie de hanetsuki à la fin du XIXe siècle selon Hikanobu.

Autre possibilité pour passer le Nouvel an : regarder la télé pendant trois jours. Je ne déconne pas, je connais des gens qui n'ont pas décroché pendant toute cette période. Il faut dire que le programme est bien fourni, entre les rétrospectives annuelles touchant tout et n'importe quoi, les (très) nombreuses émissions de variétés où des équipes de chanteurs s'affrontent sur des tubes éternels, et puis Hakone Ekiden. Ce n'est pas un artiste ou un présentateur-vedette, mais une course de relai célébrissime qui se déroule chaque année les 2 et 3 janvier depuis 1920. Faisant participer 20 équipes des plus grandes universités du Kantô, elle relie Tokyo à Hakone (environ 108 km) pour une course aller-retour sur deux jours qui fait tenir en haleine des millions de téléspectateurs. Ne croyez pas que c'est une petite course de rien de tout : il s'agit d'un des évènements sportifs majeurs du Japon où chaque coureur ne fait pas moins qu'un demi-marathon à tour de rôle avant de passer le relai, et ce à un niveau olympique. Comme chaque évènement d'envergure, Hakone Ekiden a son lot de critiques et de polémiques, avec en vrac l'interdiction faites aux femmes de participer toujours en vigueur, la participation plus que régulée des étudiants d'échange, la pression psychologique faite sur les coureurs et j'en passe. Toujours est-il que j'ai fait un exposé dessus, mais j'ai fini par ne même pas regarder la course...

Il y a une bonne raison à cela : Julien, autre ami de Sciences-Po en troisième année, est venu de Corée pour me rendre une petite visite. C'est ensemble qu'on a fait deux autres activités des plus japonaises et des plus traditionnelles au Nouvel an. Tout d'abord, manger du mochi. Il s'agit d'une sorte de pâtisserie de riz un peu gélatineuse (on appelle d'ailleurs cette texture mochimochi en japonais) qui peut se manger soit grillée soit crue. C'est avec cette dernière forme de mochi que de nombreuses personnes âgées meurent étouffées chaque année, ce qui serait terrible si ça ne me semblait pas comique. Et c'est bien du mochi cru, et je dirais même plus tout juste préparé, et encore plus par nous-mêmes préparé que nous avons pu déguster. Un évènement de Niji no Kai nous a ainsi permis de nous adonner au mochitsuki (餅つき avec le つき de "piler") qui, comme son nom le suggère, consiste à piler virilement du riz gluant avec de grands pilons de bois pour en faire du mochi. On a pu confirmer l'adage : "C'est meilleur quand c'est frais".

Première étape : malaxer le riz gluant et l'eau chaude

Deuxième étape : le pilonner avec toute sa force de Coréen.

Selon la légende, la Lune serait habitée par des lapins faisant du mochi...

Ensuite, on est allés au sanctuaire. Disons plutôt qu'on a suivi la coutume sans le savoir vu que c'est sur place que je me suis rendu compte que la moitié de Tokyo avait eu la même idée, et c'est dans une foule compacte qu'on s'est rendus successivement au sanctuaire Meiji et au temple Sensô-ji d'Asakusa. Les deux plans les plus suicidaires pour les agoraphobes, vu que ce sont les deux sanctuaires les plus courus de la ville...

Il est en effet dans l'usage de se rendre au temple (bouddhiste) ou au sanctuaire (shintoïste) pour prier pour la bonne année et tirer son oracle. Mais ce n'est pas tout : les gens rapportent également les porte-bonheurs achetés l'année passée et en achètent de nouveaux pour les protéger du mauvais sort. Cela s'adresse particulièrement aux victimes du calendrier : chaque année sont révélées des années néfastes de naissances - qui pour une raison étrange ne sont pas les mêmes pour les hommes et les femmes - qui appellent à des portes-bonheurs pour être contrées. Amis de 1991, hommes et femmes, soyez sans crainte : nous sommes à l'abri du danger cette année. Pour les autres, je prends les commandes de talismans.

Foule se rendant au temple Sensô-ji à travers boutiques et vendeurs d'amazake


Vente de flèches porte-bonheur à un sanctuaire shinto

Que font les temples et sanctuaires de tous ces talismans caduques de l'an passé ? Ils les brûlent, tout comme la plupart des décorations de l'année nouvelle à l'instar des kadomatsu. C'est ainsi que s'achève le Nouvel An japonais, dans les flammes de la purification et la table rase pour un nouveau cycle de la vie. Ainsi va la voie des dieux, le shintô.


mercredi 11 janvier 2012

Noël au Japon, ou comment se faire un KFC en amoureux

"T'endors pas petit gars, le Père Noël n'est pas encore arrivé."

Lorsque je préparais mon année au Japon, je m'attendais à ne pas avoir de vacances de Noël au Japon. Fort heureusement, je m'étais trompé et les deux semaines de repos accordées par Waseda sont tombées à pic. Après, je m'attendais à ce que les Japonais ne fêtent pas Noël et qu'ils considèrent cela comme une festivité occidentale un peu farfelue qu'on regarde avec un sourire en coin, comme la dernière page de Tintin au Congo où les Africains se mettent à plat ventre au pied du totem érigé à la gloire du Belge à houpette. Fort heureusement, je me suis de nouveau trompé. Quoique Noël ici ne veut pas dire la même chose que Noël en Europe ou dans tout le reste du monde chrétien. Point de référence à Jésus, ici Noël rime avec amour, Santa Kurausu et... KFC. Suivez le guide.

Pour faire simple, le Noël au Japon ressemble autant au Noël en France que le Pepsi au Coca, le Bordeaux au Bourgogne ou PES à Fifa : ça y ressemble, mais c'est complètement différent. En quelle mesure ? Tout d'abord en ce que Noël n'est pas une fête de famille. Dans le cas général, il n'y a pas de veillée au coin du feu, pas de grande bouffe et de petits cadeaux, rien de tout ça et en plus le bon travailleur part bosser le 25. Après avoir travaillé le 24, comme tous les autres jours. Bien au contraire, la célébration de Noël est restreinte aux couples qui se donnent rendez-vous ce jour-là, vont dans des endroits hype comme Disneyland, vont admirer les illuminations de Noël dans les rues avant de se faire des cadeaux entre eux deux et se souhaiter bonne nuit (sans doute). Pendant ce temps, les célibataires passent la journée à leur baitô, dépriment seuls dans un coin ou vont faire des contre-soirées (dites à peu de choses près "soirées de loosers" - ils ont de l'humour ces japonais) entre potes célibs. Et sans doute des gô-kon pour ne pas rester célibataires le Noël d'après. En somme, Noël au Japon ressemble à la Saint Valentin en France, sauf qu'il y a une couche épaisse de kawaii, de mimétisme/adaptation culturelle de l'Occident et deux mois de matraquage commercial.

Si les célibataires n'ont pas de cadeau, il leur reste les minettes d'AKB48 comme lot de consolation

A Rome, faisons comme les Romains, j'ai voulu expérimenter le Noël japonais. Sitôt dit sitôt fait, me voilà parti en rendez-vous galant à Yokohama. Très jolie ville qui sent la mer à 45mn du cœur de Tokyo, avec un secteur côtier ultra-futuriste (Minato Mirai, alias "Port du futur") et un Chinatown très coloré à la nourriture délicieuse. C'est fou comment cette petite escapade d'une vingtaine de kilomètres a donné l'impression d'être allé à l'autre bout du monde. Evidemment, nous n'étions pas les premiers à avoir pensé à une escapade à Yokohama, grand classique à Tokyo... Les lieux les plus touristiques étaient un peu bouchés, mais on a tout de même pu croquer un grand morceau de ciel bleu - et des Gomadango (胡麻団子), alias des boulettes de pâte enrobées de sésame et fourrées à la pâte de haricot rouge.

Le secteur de Minato Mirai

24 décembre au Japon. Y'a pire.


Glace de Noël, avec des Frosties dedans


Chinatown ultra-bondé mais authentique

C'était bien sympa de faire coucou aux Chinois de Yokohama, mais je suis sûr qu'ils se fichent de Noël encore plus que les Japonais. Retour à la case maison le soir venu pour faire un tour à Roppongi. Quand on m'avait parlé des illuminations de Roppongi, je croyais que c'était juste des décorations lumineuses classiques comme on pourrait en voir sur les Champs-Elysées ou encore rue Diderot pour ceux qui habitent le 52. Eh bien que nenni, il s'agissait d'un véritable spectacle son et lumière lancé à une heure précise avec file d'attente dans un froid mordant. Mais ça a valu le coup d’œil tout de même !


C'était joli, féérique, envoûtant avec des lumières qui volaient dans tous les sens et une Terre qui apparaissait de temps à autres, mais ça durait 1 mn 30 et ça tournait en boucle.


Quand vient l'heure du dîner du Noël, on se rend compte qu'il y a certaines barrières culturelles qu'on n'a pas envie de franchir : je parle bien sûr des traditions culinaires. On s'attend très bien à ne pas avoir dinde, foie gras et bûche glacées de ce côté de la Terre, c'est comme ça, mais de là à imiter les Japonais, l'écart est un peu trop grand :


Oui, vous aurez reconnu le Coloner Sanders, roi du poulet frit, que de nombreux jeunes japonais confondraient avec le Père Noël. Au Japon, le repas de Noël, c'est KFC. MAIS MON DIEU POURQUOI ?? Il semblerait que cette tradition découle d'un énorme coup marketing. Dans les années 1970-80, KFC était la seule chaîne de restauration fournissant des volailles entières pour les familles expatriées basées au Japon. Imitant les expats' pour passer un vrai Noël à l'Occidentale, les Japonais se sont mis à fréquenter le KFC en recherche de poulet frit, puis de fil en aiguille et le tout lourdement appuyé par une campagne de communication très efficace de la part de la chaîne, le menu de Noël KFC s'est imposé comme le camarade du sapin décoré. Remercions aussi le changement de génération, les enfants des 70-80es étant à présent chefs de famille, c'est eux qui choisissent le poulet frit pour Noël pour poursuivre leurs usages familiaux et pérennisent la tradition. Le succès est tel que de nos jours, le chiffre d'affaire de la chaîne est multiplié par 4 autour de la Nativité et les commandes affluent plus d'une semaine à l'avance. Qui l'eût cru trente ans auparavant ?

Eh non, je ne vous raconte pas de conneries.

Toujours est-il que je n'avais pas franchement envie d'un bucket de Noël et que jouer aux Japonais, c'est bien, mais porter sa tradition annuelle à l'autre bout du monde et la partager avec d'autres étudiants d'échange, c'est mieux. C'est pourquoi on s'est fait un bon gros dîner de Noël dans le dorm où chacun y allait de sa spécialité : Italiennes pour la pasta et la salade de fruits, Danoise pour le riz au lait, Taiwanaises pour les gyôza et omelettes taiwanaïses, Suédois pour le pop-corn (allez chercher le lien), Finlandais pour ma part en préparant du pain d'épice de là-bas, et j'en passe. Le tout était relevé par une ambiance intime à base de guirlandes, de bougies et de chansons de Noël et de vin chaud. Etant une dizaine de convives et chacun ayant mis la main à la pâte d'une façon ou d'une autre, on a mangé pour un mois ou deux.

Ca, c'est un repas de Noël qui a la classe

Le fameux riz au lait, que je suis visiblement venu à aimer après 14 ans d'abstention

Même la mascotte voulait nous rejoindre du haut de son perchoir

Les pains d'épices dont il est question plus haut


Cadeau-surprise : la vaisselle post-banquet.

Bref, j'ai fêté Noël au Japon.

vendredi 6 janvier 2012

Un anniversaire impérial


Bonne année à tous ! J'espère que vous avez passé de bonnes fêtes et que personne ne s'est étouffé avec la fève de la galette des rois.

Bref, j'ai été très occupé en cette fin d'année, entre sorties et vadrouille sac-à-dos, d'où un bon gros blanc dans ce blog. Et pourtant, j'ai plusieurs centaines de milliers de choses à raconter. Ca va prendre un peu de temps, mais je vais essayer d'évacuer tous ces articles les uns après les autres. Et en ordre chronologique, attention.

Si j'ai eu mes vacances de Noël le 23 décembre, ça n'a pas été par mansuétude de la part de Waseda ni par égards à la naissance du Christ qui n'a aucune importance dans cette partie du monde (cf article suivant sur Noël au Japon), mais parce que ça s'est bien calé avec un jour férié inattendu. Celui de l'anniversaire de l'Empereur.

Le domaine impérial vu depuis la berge. Au coeur de Tokyo, et pourtant si discret...

C'est une tradition relativement ancienne que le jour anniversaire de l'Empereur soit fêté en tant que jour férié - elle remonte au moins jusqu'à l'empereur Meiji (1867-1912). Mais si on institue un jour chômé de la sorte, cela voudrait-il dire qu'on le supprime à la mort de chaque empereur pour le déplacer à l'anniversaire de son successeur ? Que nenni, le jour de vacance reste et se trouve parfois doté d'un sens nouveau. Il en est ainsi du 3 novembre, anniversaire de l'empereur Meiji transformé en Jour de la Culture ou encore du 29 avril, anniversaire de l'empereur Shôwa (1901-1989) qui a retrouvé son sens initial après avoir été Fête de la verdure pendant un paquet d'années, cette dernière ayant finalement trouvé une autre date dans le calendrier. Ca se passe comme ça au Japon, c'est la valse des 15 jours fériés.

Anniversaire oblige, l'Empereur fait une petite allocution chaque année pour remercier les Japonais venus lui présenter leurs vœux et faire un petit point sur l'année écoulée. De fait, le 23 décembre est l'un des deux seuls jours de l'année où le vrai domaine impérial est ouvert au public, c'est-à-dire qu'on peut franchir les douves pour accéder aux Jardins occidentaux. Vu que j'en avais l'occasion, je me suis rendu à cette Garden Party impériale en très charmante compagnie.


Passées les formalités de contrôle et les deux ponts enjambant les douves, je me suis enfin trouvé en terre impériale. Sans avoir eu le temps de m'arrêter, emporté par un flot de personnes habilement orienté par la police, je me suis trouvé là où je voulais aller depuis un moment : au Palais Impérial.

Imperial palace is looooooooooooooo...

...ooooooooooooong !

Je m'attendais à voir un grand bâtiment imposant dans un style très classique, un peu dans l'image d'Epinal qu'on a du Japon. Que nenni ! De façon surprenante, c'est un palais à la frontière de l'architecture traditionnelle et de la modernité sobro-design que j'ai trouvé. Ca ne l'empêche pas d'être solennel au possible, et j'ai appris par la suite que le palais initial construit par Meiji et qui avait méchamment la classe a entièrement flambé lors des raids sur Tokyo en 1945. Dommage.

Comme on pouvait s'y attendre, beaucoup de monde a fait le déplacement pour voir l'Empereur, notamment des personnes âgées et des étrangers. Vu qu'on est arrivés entre deux interventions impériales, on a pu voir les lieux se remplir à grands pas.

Trouvez Charlie.

Observez bien les deux photos suivantes :

Avant.

Après.

Vous avez trouvé la différence ?


Bien joué ! C'est l'apparition de l'Empereur qui a suscité cet agitation enfiévré de petits drapeaux aux couleurs du Japon. Mais attention, le souverain n'est pas venu tout seul : c'est tout le noyau de la famille impériale qui est venu saluer la foule ! Faisons donc les présentations people, et ce en partant du milieu. L'homme qui parle au micro est Sa Majesté l'Empereur Akihito, souverain du Trône du Chrysanthème. Comme le veut la tradition, il prendra à sa mort le nom de son ère, Heisei, et c'est sous cette dénomination qu'il passera à la postérité pour les siècles à venir. A sa gauche, nous avons Sa Majesté l'Impératrice Michiko, première roturière à épouser un membre de la famille impériale, qui elle aussi prendra un nom posthume le temps venu (quoiqu'il ne semble être décidé qu'au moment de son décès). A la droite de l'Empereur, nous avons Son Altesse Impériale le prince héritier Naruhito, premier enfant de la famille a avoir été élevé par ses parents et non par chambellans et autres nounous de l'Agence Impériale, et la droite de celui-ci se trouve son épouse, Son Altesse Impériale la princesse héritière consort Masako, ancienne diplomate. A la gauche de l'Impératrice se trouve son second-né, Son Altesse Impériale le prince Fumihito d'Akishino, et à sa gauche son épouse, Son Altesse Impériale la princesse consort Kiko d'Akishino. Mais qui est donc la jeune femme tout à droite de la photo ? La fille aînée de ces deux derniers, Son Altesse Impériale la princesse Mako d'Akishino, 20 ans à son actif, qui serait devenue une net idol après être apparue à la télévision en costume d'écolière il y a un paquet d'années.

N'est-elle pas mignonne ?

Vous vous demandez sûrement quel est l'ordre de succession dans tout cela ? Attention, nous entrons dans un domaine complexe et controversé.

Selon la loi de succession de 1947, la succession se fait par primogéniture mâle, comme il s'est fait depuis des siècles et des siècles (encore que des impératrices ont assuré des régences). Ce système avait survécu jusque là grâce au concubinage (qui a pris fin dans les faits avec l'empereur Taishô, successeur de Meiji) et à la largeur du clan impérial... qui a été réduit à une seule lignée par cette même loi. Ah, on dirait bien qu'il va y avoir un problème.

Bien vu Cap'tain. Tout va bien pour Akihito, il a deux fils (et une fille, Sayako, qui comme de coutume a quitté la famille impériale en se mariant), et le prince Naruhito est tout à fait OK pour prendre la succession. Mais c'est là que ça se gâte : Naruhito et Masako n'ont eu après plusieurs fausses couches qu'une fille en 2001, répondant au doux nom d'Aiko, tandis que Fumihito et Kiko ont eu aussi eu deux filles... La relève était en péril, et ce ne sont pas les pressions de l'Agence Impériale sur les princesses, notamment Masako, qui ont arrangé les choses. Bien au contraire, ça s'est accompagné de graves dépressions, ulcères et autres joyeusetés entraînées par le stress.

C'est pourquoi certains ont envisagé une réforme de la loi de succession pour permettre aux femmes de devenir Impératrices régnantes, ce qui a été le fer de lance du Premier ministre Koizumi en 2005. Si cette réforme était adoptée, l'ordre de succession serait bouleversé, regardez :

Sans réforme : Akihito > Naruhito> Fumihito d'Akishino > ?
Avec une réforme : Akihito > Naruhito > Aiko !

Un prince impérial saute et une femme se retrouve sur le trône. Ce projet a eu beaucoup de partisans dans la population, les gens trouvant ça classe d'avoir une demoiselle à la tête de la nation, ce qui a dû diviser la société japonaise en mode Affaire Dreyfus, sauf que les gens ne se cassaient pas des chaises sur la tête pendant les dîners de famille.

En 2006, Koizumi déclare qu'il compte présenter un projet de loi à la Diète. La contre-attaque est fulgurante de la part d'un groupe de parlementaires sans doute traditionalistes s'opposant à cette réforme, craignant que la princesse se marie avec un étranger et qu'on se retrouve avec un gaijin aux yeux bleus sur le Trône du Chrysanthème. Toute la polémique a été stoppée court quand l'Agence Impériale a annoncé la grossesse de la princesse Kiko d'Akishino. Le gouvernement met son projet en pause en attendant le résultat de la grossesse... qui donne enfin un héritier mâle à la famille impériale, Son Altesse Impériale le prince Hisahito d'Akishino. Le projet de réforme est enterré par le gouvernement Abe peu après. Ainsi donc, on se retrouve avec cet ordre de succession :

Ordre de succession actuel : Akihito > Naruhito> Fumihito d'Akishino > Hisahito d'Akishino

On n'a toutefois fait que repousser le problème, et Aiko a encore beaucoup de partisans. Peut-être ne fait-on que reculer pour mieux sauter... Toujours est-il que l'Agence impériale est satisfaite, l'Empereur Akihito a eu un nouveau petit-enfant et que tout va bien dans le meilleur des mondes.

Une famille unie...

Reste que tout n'est pas rose non-plus. Le rôle important de l'Agence impériale dans l'emploi du temps aussi bien que dans le quotidien de la famille impériale pose de grandes restrictions aux membres de celles-ci, à l'Empereur lui-même qui aimerait voyager un peu plus. Mais ça devient bien plus terrible pour les princesses soumises à une pression énorme dû à leur rang, notamment Masako qui 1) n'a qu'une fille et 2) est diplomate de formation, veut faire des voyages à l'étranger mais s'en trouve empêchée par l'Agence. D'où des dépressions chroniques qui fauchent une partie de la famille.

J'ai essayé de demander à des Japonais ce qu'ils pensent de la famille impériale, mais je n'ai pas eu tant de réponses que ça. Si les anciennes générations sont très attachées à cette figure, les jeunes semblent plutôt neutres, à l'exception d'une branche qui ne la considère que comme une relique du passé. La situation n'est pas si différentes des monarchies européennes au final.

Là où ça a un peu changé, c'est avec Fukushima. L'Empereur est sorti de sa réserve pour la première fois depuis son règne en prononçant un message solennel au peuple et en allant lui-même sur les lieux de la catastrophe, la famille toute entière s'engageant réellement pour les victimes. Il va sans dire que la cote de popularité s'en est grandement élevée. Le Trône du Chrysanthème a encore de longues années devant lui...