mercredi 21 septembre 2011

Un typhon, c'est chiant



Vu qu'un typhon se balade sur Tokyo en ce moment et que je n'ai pas envie de me balader dehors pour jouer les Mary Poppins, je suis cloué à l'intérieur pour toute la journée. En attendant que Lucy l'Italienne ne télécharge Very Bad Trip 1 & 2 pour une session cinéma du mercredi aprèm, je vais continuer l'article précédent qui s'était arrêté, souvenez-vous en, à la porte de ma fabuleuse résidence. Voyons-voir ce qu'il y a à l'intérieur...

Entrée :


Sitôt passée la lourde porte blindée de l'aile Sud de Sôdairyô, on se retrouve sous l'oeil de Nakamura-san, notre très sympathique gardienne, qui s'assure qu'on ne ramène pas d'inconnus dans le dortoir et qui s'occupe de nous exclure définitivement de la résidence le cas échéant. Eh oui ma pauvre Lucette, c'est le jeu, les non-résidents doivent rester sur le perron. Le centre international de Waseda s'est d'ailleurs bien assuré de nous projeter une vidéo sur les comportements à adopter ou à éviter dont le passage le plus tragi-comique dépeignait l'exclusion d'une étudiante en échange, fondant en larmes lorsqu'un obscur comité lui annonçait qu'elle devait quitter la résidence le jour même - qu'elle se démerde pour trouver un logement - et que son université-mère serait avertie de cet écart de conduite. Cette charmante comédienne a dû se mordre les doigts d'avoir ramené son Japonais pour la nuit quand Nakamura-san n'était pas là. C'est là un point très important : au Japon, on ne rigole pas avec les règles. Les Prussiens peuvent se rhabiller.

Parmi les règles importantissimes à respecter aussi bien dans la résidence que dans tout autre endroit au Japon, la n°1 est sans doute de ne pas entrer dans la maison avec ses chaussures. Jamais. だめ. La raison est toute simple : dehors, c'est crade, quand bien même fumer dans les rues de Shinjuku est interdit (cf post ultérieur), et par ce temps on comprend bien qu'on ne veuille pas ramener toute la flotte du Pacifique dans les couloirs. Du coup, on a un joli assemblage de casiers où mettre nos godilles et saisir triomphalement nos chaussons pour continuer la visite des lieux.


Mais avant d'aller plus loin, jetons un petit oeil sur l'étrange tableau à droite. Cet habile indicateur de présence, plus furious encore que le dispositif de pointage dans les entreprises, sert à savoir qui est là et qui n'est pas là à un moment donné. On s'en fout à moitié en temps normal, mais si on oublie de pointer en rentrant de soirée et que Nakamura-san vous réveille le matin en faisant le tour du propriétaire comme si de rien n'était en croyant que vous n'étiez pas là (ce qu'elle peut potentiellement faire), vous pouvez avoir la rage. Et puis c'est sympa pour se stalker les uns les autres, voire tout simplement pour savoir si untel est dans ses appartements pour se taper une séance TV ensemble ou partir se balader. En parlant de balade, la carte de Tokyo plaquée au mur, très pratique, permet de savoir où se trouve telle ou telle station et donc de planifier son itinéraire pour se faire prendre le moins possible par les compagnies de transport. Pratique !

Douches/Buanderie :


Suivons le couloir pour visiter les parties communes, et en premier lieu les douches. Au nombre de six, elles nous permettent à nous, pauvres étudiants d'échange, de supporter la chaleur de ces derniers jours en prenant une pause rafraîchissante. Pour une raison que j'ignore, la température de l'eau est bloquée sur 40°C, ce qui n'est pas si rafraîchissant que ça mais plutôt agréable pour se réveiller. Autre particularité : le levier magique. C'est une sorte de petit bouton-levier en inox situé sur le bout du robinet qu'on pousse énergiquement pour avoir une quinzaine de secondes d'eau à la pression d'un Kärsher. C'est un peu étonnant au début, mais on se fait vite à ce dispositif d'économie d'eau. Effet pervers : si on aime pousser ce bouton décidément très agréable à enclencher, les douches durent quand même 15 minutes.


Juste à côté des douches, nous trouvons la buanderie avec ses machines à laver et autres sèche-linges. C'est ce qui se fait de mieux dans le tout-automatique : on insère une pièce de 100 Y, la machine se nettoie toute seule puis se lance dans une folle sarabande avec la lessive. Pas besoin de sélectionner le nombre de cycles de lavage ni la température de l'eau, tout est programmé pour empêcher l'embarras du choix. Ca se tient, tant que la flotte ne passe pas à 90°C pour niquer mes fringues délicates.


Ne soyons pas des feignasses et montons les 4 étages pour atteindre le 5e niveau - au Japon, le rez-de-chaussée est le niveau 1, ce qui est logique quelque part. Une fois là-haut, nous atteignons le reste des parties communes, c'est-à-dire...

Cuisine/Lounge :


Voilà donc notre cuisine. Elle ne casse pas des briques, mais elle est bien sympa avec ses 8+ plaques, ses cinq frigos (un par étage habité, y compris l'aile Nord), ses congélateurs et ses tonnes de matériel de cuisine léguées par des générations d'étudiants d'échange. Vu qu'on a tous des habitudes alimentaires et des horaires de dîner différentes, il n'y a pas de conflit pour savoir qui va avoir la préséance sur qui. Au pire, on règle ça au Jankenpon - ce qui ne risque pas d'arriver car on ferait plutôt de la bouffe pour tout le monde. On est comme ça nous, cools, on ne fait pas de tri entre nous.

Pour ce qui est de l'autre tri, le tri sélectif, c'est une autre paire de manches. Vous voyez les trois poubelles au fond ? C'est l'incarnation de la Sainte Trinité japonaise : déchets combustibles en premier, déchets non-combustible en deuxième, bouteilles et cannettes en dernier. Gare à ceux qui se trompent, car cela donne du travail supplémentaire à Nakamura-san qui doit tout trier de nouveau et c'est très impoli ! Cette tripartition se retrouve partout, dans les bureaux, les salles de classe ou encore auprès des distributeurs automatiques qui peuplent les rues. Notons toutefois que quand on a l'incroyable audace de manger dans la rue (ce qui est culturellement toléré, mais que les Japonais ne font pas), on est un peu baisés car les seules poubelles qui se baladent tous les 30 mètres sont dédiées aux bouteilles et cannettes des distributeurs alentours, et il faut donc se promener jusqu'au combini le plus proche pour se débarrasser de son bol de nouilles instantanées incombustible. C'est peut être pour ça que les Japonais ne mangent pas dans la rue.

Vous me direz : que faire des denrées alimentaires qu'on ne stocke pas dans le frigo ? De même, que faire de la vaisselle personnelle à 110 Y pièce qu'on a fébrilement acheté avec ses billets de 10.000 Y en arrivant le premier soir ? La réponse est simple : on range tout ce bazar dans la grande étagère en damier derrière soi.


Théoriquement, chacun est censé stocker ses effets dans son casier estampillé du numéro de sa chambre. En réalité, les casiers étant relativement petits, on met une partie dans son casier puis le reste dans les nombreuses alcôves restées vierges. Ca fait un peu fouillis, mais tant que Nakamura-san ne pète pas un câble, ça devrait aller.


Passons dans la pièce d'à-côté pour tomber dans la salle à manger. Grandes tables, placards aux merveilles avec jeux de cartes, guides de voyages en plein de langues, vaisselle secrète et autres joyeusetés qui font notre vie de tous les jours. C'est aussi là que nous faisons nos soirées, joyeusement non-officialisées par la gardienne, où on se contente de lire la Bible pour ne pas faire trop de bruit.

Construisons ensemble la maison de Dieu

Nous sommes peu nombreux au final dans la résidence, à peu près 28 personnes dont le tiers doit se cacher, ce qui permet de forger un bon esprit familial entre nous et de se programmer pas mal d'évènements. Sorties aux izakaya, au karaoké, à Shinjuku et autres soirées ciné sont donc monnaie courante. C'est vraiment sympa, il y a comme un esprit "coloc à 20 personnes" auquel je ne m'attendais pas du tout en demandant une chambre en résidence mais qui me plaît beaucoup. Vu qu'on s'entend tous bien dans ce noyau actif, il n'y a pas de prise de tête ou d'autres emmerdements collectifs, tout du moins pour l'instant. A la place de tout ça, on cultive l'art des soirées en pantoufles/chaussettes.

Au fond de la pièce, nous avons une collection de petits appareils électroménagers. Rapprochons-nous en un petit peu...


Vous voyez les gros Tamagochi au milieu ? Ce sont des autocuiseurs de riz. Autrement dit, c'est la seule manière de se cuisiner du riz au Japon autrement qu'en achetant des barquettes toutes faites à réchauffer au micro-ondes. Si je sais maintenant à peu près comment on s'en sert, vous imaginez l'inconfort que c'était au début quand on regardait l'appareil en se demandant comment ça marche. On n'ose pas vraiment demander à Nakamura-san non plus, au risque de se faire rire au nez ou de soulever un gigantesque facepalm. Imaginez donc, c'est comme si un gaillard de 20 ans demandait en France comment cuire des pâtes... Noob !

Retournons-nous à présent et allons à l'autre bout de la salle. Miracle ! l'espace lounge apparaît !


Basiquement, c'est l'endroit coolôs pour se poser et discuter tranquillement, ou alors tenter de faire marcher la TV et tomber par hasard sur Shutter Island en version japonaise. De tragique, ce film est devenu hilarant. De même, c'est la meilleure occasion du monde pour découvrir les nombreuses pubs WTF made in Japan et autres épisodes de Pokémon en version originale.

Vous n'aurez pas manqué de le remarquer, il y a deux fauteuils vs. une infinité de chaises. Autant vous dire que c'est la course tous les soirs dans un monde où le mot shotgun! n'a pas d'usage. Tous les soirs ou presque, car l'heureux achat d'un câble HDMI nous a permis de nous mater des films bien sympatoches grâce aux vidéothèques des uns et des autres gracieusement offertes par le Saint Internet. En parlant de ça, le lounge est aussi l'endroit où tout le monde apparaît comme par magie quand le réseau Internet de la résidence déconne, comme c'est arrivé plusieurs fois au début du séjour. Les raisons d'une telle instabilité ? Certains ont suspecté une surcharge du serveur, d'autres un usage trop important du peer-to-peer. Je suis sûr que c'est Nakamura-san qui passe ses journées à télécharger.

Descendons une paire d'étages et empruntons l'un des fabuleux couloirs mauves pour arriver dans mon domaine.



Pour les normes japonaises, ça doit être immense. 18 m², un placard-sanitaires et un balcon. La boîte noire que vous voyez au centre n'est pas un coffre-fort, mais bien un frigo personnel où stocker la bouffe qu'on ne veut pas faire tourner ou qu'on garde en réserve en cas de catastrophe naturelle ou d'attaque de zombis. Ou encore qu'on met là parce qu'il n'y a plus de place dans les frigos de la cuisine. Comme toutes les autres chambres de la résidence, c'est une ex-chambre double. Cela signifie double espaces de rangement, double bureau, double-lampes... et double lit. Très pratique quand on ne peut recevoir personne pour la nuit. Du coup, c'est l'espace bordel et ça devrait le rester pour un petit bout de temps.

Dans le coin supérieur gauche, juste en-dehors de la photo, on a la climation. Eacon en japonais. La meilleure invention du monde dans ce pays où l'été peut devenir pénible. On cuit comme dans une étuve ? Le monde extérieur est devenu un hammam ? Pas de souci, on branche l'EACON. Le seul souci justement, c'est qu'on est en période de restriction d'électricité : une loi récente engage le pays entier à réduire de 15% l'usage de l'électricité durant tout l'été par-rapport au niveau de consommation de l'été dernier. Cela passe par la mise hors-service des distributeurs automatiques pendant la nuit, la fermeture de certains guichets de vente de billets dans les stations de métro, le ralentissement des escalators, l'usage des escaliers plutôt que des ascenseurs... et l'appel à ne pas utiliser l'eacon en-dessous de 28°C. Au Japon, faisons comme les Japonais ; j'ai très vite oublié la douce fraîcheur des nuits françaises.
Vous me demandez la raison d'un tel objectif de réduction d'électricité ? Je vous la donne en mille. En voyant partout cet appel à l'effort collectif, notamment sur les éventails en carton que Waseda nous a offerts à notre arrivée, j'ai réalisé pour la première fois que les séquelles de la catastrophe se retrouvent vraiment dans la vie quotidienne. Après avoir bu du lait potentiellement radioactif pendant une semaine, je me suis aussi mis à contrôler le lieu de production de mes briques de lait.


Depuis le balcon, on a une joyeuse vue sur un petit jardinet secret, sur les arbres mangeurs d'enfant qui permettraient éventuellement de faire rentrer et sortir du monde au nez et à la barbe de Nakamura-san (à condition d'avoir son harnais et d'être athlétique), ainsi que sur les vis-à-vis de l'aile Nord. C'est sympatoche, ça permet de se faire des stalking parties, ça crée des liens.


A l'heure où j'écris ces lignes-ci, le typhon est passé depuis un petit moment. Si c'était maussade à la mi-journée, c'est surtout parce que ce n'était que le début. C'est devenu marrant en fin d'après-midi, quand le typhon en lui-même est venu se balader à Shinjuku à grands renforts de vent et d'averses. C'est à ce moment qu'on a eu la brillante idée d'aller faire quelques courses au supermarché pas trop loin, ce qui équivaut à deux minutes de course et à une douche complète malgré mon K-way. C'était un peu comme les bûches canadiennes des parcs d'attraction, sauf qu'on est perpétuellement au moment où on surgit dans la flotte. Pas besoin d'aller claquer sa thune à Disneyland au final, un bon typhon suffit.


Je retire ce que j'ai écrit dans le titre de ce post : un typhon, c'est pas chiant. Un typhon, c'est marrant. Mais un typhon, ça va, c'est quand il y en a plusieurs que ça pose des problèmes.

jeudi 15 septembre 2011

Stalkers gonna stalk

Aujourd'hui, j'ai ressenti mon premier séisme. C'était assez coolôs au final, le sol tanguait comme dans un parc d'attraction, les gens lançaient des "Vous sentez ça ?" mystérieux, la bonne humeur emplissait la salle informatique du 6e étage où je galérais sur mes inscriptions pédagogiques... Oui mais attention, petit Chevreuil, tu étais juste dos à une baie vitrée et tu n'as pas plongé sous ton bureau comme un vrai cabri. Tu as encore beaucoup à apprendre...

Séisme d'amplitude 6.2 à 10km de profondeur, amplitude 2 ressentie à Tokyo... Petit joueur !

Je vais profiter de cette petite anecdote pour vous montrer où je vis et combien ma 3A est awesome. Captains First Degree, rompez.

Je vis dans le quartier de Nishiwaseda, situé dans l'arrondissement de Shinjuku, dans une zone universitaro-résidentielle à deux minutes du campus de Waseda. Au nord, les grands magasins d'Ikekuburo ; au sud, les non-moins grands magasins et gratte-ciels de Shinjuku ; à l'ouest, le quartier de Takadanobaba et ses étudiants bourrés le samedi soir ; à l'est, le centre-ville de Tokyo. Attendez, je vais vous faire un tableau, ce sera plus facile.

Vous êtes ici. Regardez-bien, ici. C'est pas compliqué pourtant !

Comme vous pouvez le constater avec brio, je suis à deux pas de la ligne Yamanote (vert clair) qui fait tout le tour de Tokyo et en délimite grosso-modo le centre-ville. Si c'est ultra pratique pour se déplacer, ça n'en reste pas moins cher : les voyageurs payant selon la distance parcourue, le prix du billet varie entre 1€ et 2€50 sans qu'aucune offre d'abonnement ne donne de réductions semblable à la Navigo parsienne. Du coup, je n'ai pas encore trop traîné mes sabots hors de mon Ouest tokyoïte, ce qui ne saurait tarder.

Takadanobaba vu depuis la plate-forme Yamanote, porte d'entrée de mon domaine.

Takadanobaba (高田馬場), ancien centre de dressage de chevaux pour l'archerie montée, est de jours un flamboyant centre de la vie étudiante. Izakaya bons marchés, salles d'arcade et restos sympathiques savent attirer la faune de Waseda et des écoles avoisinantes pour des soirées bien sympathiques. Toute une flopée de magasins et autres centres commerciaux vient compléter le tableau d'un quartier auprès duquel il fait bon vivre.

Etrangement, cette zone d'activité frénétique s'arrête net à l'intersection de la Waseda-dôri et de la Meiji-dôri, tout droit sur la photo ci-dessus, où les pancartes et enseignes colorées disparaissent comme envolées par magie. Ou bien par la présence honorable de plusieurs temples et sanctuaires dispersés ça-et-là dans le quartier.

Entrée du sanctuaire Ana Hachimangu, parfaitement intégré au tissu urbain

Mais si vous vous aventurez hors des grandes artères quadrillant le secteur, soyez sûrs de savoir où vous allez car vous vous aventurez dans de véritables labyrinthes. Je le sais pour avoir tourné en rond pendant une heure dans 100m² le premier soir à la recherche de ma résidence. Ce fut un parfait epic fail à la japonaise.



Bonjour, nous sommes des rues toutes identiques n'ayant qu'un seul but : te perdre et te faire dévorer par des chats dans d'atroces souffrances

Car oui, sachez que la nuit, les chats prennent leurs aises. Ils sont partout, bien nourris et tellement des feignasses qu'ils ne font que gésir par terre la plupart du temps. La journée en revanche, c'est le royaume des cigales. Elles sont partout, bien nourries et tellement des feignasses qu'elles ne font que s'égosiller dans les arbres la plupart du temps. Et croyez-moi, dès qu'il y a un petit bosquet au détour du chemin, ces 100.000 bestioles font un joli tintamarre. Ca a son charme. On dirait le Sud.

Si on réussit à trouver son chemin, on devrait arriver à l'un des trois dortoirs pour étudiants internationaux à Waseda : Waseda University Student House ( en version originale), raccourci en Sôdairyô ().


Le look est austère, pas aussi neuf ni aussi sexy que la résidence de Nishiwaseda ou celle de Hôshien, mais l'ambiance est bonne. J'y reviendrai.

Profitons de la tombée de la nuit pour nous balader dans un petit parc à proximité, joliment dénommé Kansen-en et joliment entretenu en véritable jardin japonais. Enjoy.





Voilà, maintenant, vous allez pouvoir suivre mes trajets quotidiens depuis l'autre bout de la Terre et savoir où il y a le plus de chances de me faire suivre ou enlever. Happy stalkers.

Bonus : Mon Voisin le Tanuki

jeudi 8 septembre 2011

17h de voyage et un bilan carbone déplorable

Ca y est, j’y suis. Chevreuil est arrivé au pays du Soleil Levant. C’est un projet que je mûrissais depuis si longtemps que ça m’a semblé incroyable d’être vraiment là, sur le sol japonais secoué par les tremblements de terre, au commencement d’une année s’annonçant particulièrement folle. Mais je m’avance un peu – étant là depuis presque une semaine, j’ai énormément de choses à raconter et à mettre en ordre, pour peu que la connexion Internet quelque peu hésitante de ces derniers jours m’en laisse l’occasion.

Si je devais commencer quelque part, ce serait au portail de sortie de l’espace Schengen, là où un officier des douanes sous Prozac a nonchalamment jeté un coup d’œil sur mon passeport avant de me laisser passer. Et d’entrer dans la cinquième dimension par la même occasion.


Coucou, tu veux voir mon Airbus ?

Quand on m’évoquait l’aéroport Charles de Gaulle, je m’imaginais par habitude le Terminal 2D et son ambiance hall de gare où tout le monde se presse d’un point à un autre avec son jambon-beurre de chez Paul sous un bras et L’Equipe acheté au Relay sous l’autre. Après tout, voyager à l’intérieur de l’Europe ou pas très loin autour en moins de cinq heures est devenu quasiment la même chose que prendre le train. Mais là où j’étais, man, c’était la zone internationale. Vas-y que je te mette des boutiques Lanvin, Chanel ou Hermès, vas-y que je te propose des massages d'1/2 heure pour faire passer ton jet-lag, vas-y que je te mette des îlots PS3 à disposition... Remarque, c'était plutôt coolôs vu que mon ami A380 avait 3 heures de retard.

Une fois à l'intérieur, j'ai découvert avec émerveillement la cabine coquette avec des sièges épais, larges et confortables, des tringles pour suspendre son manteau, des chaussons pour ne pas avoir froid la nuit, des stewards aux petits soins... Ah ben non, ça en fait, c'est la classe Affaires. Pour moi, c'est derrière le rideau. Jolie feinte.

Problem, sir ?

Quand on prend un amphi et qu'on y met une centaine de personnes, il a l'air complètement vide. Eh bien là, c'était pareil : on aurait cru qu'il y avait du monde, mais l'avion était aux 3/4 vide. Scandale absolu ! Le scandale est bien vite passé quand j'ai compris que je n'aurai pas de voisin mais tout un espace rien qu'à moi pour passer la nuit. Au final, j'ai préféré me faire une nuit Natalie Portman avec Black Swan et Sex Friends...

Soit dit en passant, Black Swan est un film overcheaté qui n'a fait que reprendre le principe de Perfect Blue pour le transposer à la danse classique. Et le personnage principal aurait mérité quelques paires de claques.

Si je devais résumer le vol, j'emploierais les termes "bien mais douloureux". La position du foetus ou de l'opposum n'étant pas très facile à tenir sur une banquette, faire le cadavre la tête sur l'accoudoir m'a semblé une solution plutôt confortable jusqu'à ce que je me fasse avoir par des crampes. Comme prévu, le sommeil n'était pas vraiment au rendez-vous. Le bon point dans tout ça, c'est que j'ai pu faire des photos plutôt sympa.

Lever de soleil au-dessus de la Sibérie, c'est maintenant que les choses commencent.

De façon très surprenante, l’arrivée s’est faite sans le moindre heurt. Pas de queue à l’entrée du territoire, où je craignais encore entre deux enregistrements d’empreintes digitales qu’un délit de faciès m’interdise le passage ; pas d’attente aux bagages où ma valise était arrivée pile en même temps que moi (synchro sisi tmtc) ; pas d’attente aux douanes où j’ai bafouillé quelques mots pour prouver que je pouvais me débrouiller un minimum ; pas d’attente à la sortie où m’attendait tout un comité d’accueil.


Premier contact avec le Japon, ses 30°C et 60% d'humidité

Deux cercles de Waseda orientés vers l’accueil des étudiants étrangers (Niji no Kai – la rencontre de l’arc-en-ciel – et la WIC pour Waseda International Community) s’étaient réunis pour nous préparer un programme d’orientation détonnant. Ca a commencé avec le pick-up service à l’aéroport, où on a établi un premier contact, échangé nos Facebook et acheté nos billets pour le train en direction de Shinjuku qu’on a failli louper de 30 secondes, puis ça a continué à Shinjuku où l’autre partie de l’équipe a insisté pour porter nos bagages sur tout le trajet jusqu’aux résidences, et ça continue encore avec son lot de réunions de présentation de l’université, d’aide aux démarches administratives et surtout de fiestas dans les résidences. Ces deux derniers points méritant un article à part entière, je vais y revenir très vite.

Bref, presque une semaine après l’arrivée, je me suis bien installé et me sens déjà comme chez moi. Beaucoup de choses sont à apprendre – en premier lieu le nom et la nationalité des dizaines de milliards de personnes que j’ai rencontrées – mais j’ai une année pour assimiler tout ça et bien plus encore. Car au final, c’est à ça que sert une année d’échange, non ?

... Poker faces.

lundi 22 août 2011

Avant le départ...

Commençons par le commencement. Ou plutôt, commençons avant le commencement. Comme il y a le chauffage et le préchauffage, l’emballage et le préemballage, la méditation et la préméditation, il y a le départ et le pré-départ. En gros, préparez-vous à un article en préfabriqué.


Captain Obvious, partenaire officiel de ce blog


Ca faisait un petit moment que je comptais partir en année d’échange au Japon. Dès mon entrée à Sciences-Po en fait, quand je regardais fébrilement la liste des universités partenaires. J’hésitais un peu entre la Finlande – mon deuxième pays – et le paradis des Pokémons, mais le Pays du Soleil Levant l’a bien vite emporté sur le Pays des Mille Lacs. Après tout, tant qu’à partir, autant partir loin plutôt qu’à son deuxième chez-soi ?

La troisième année me semblait encore loin et comme j’avais d’autres chats à fouetter, je n’ai pas plus creusé les motivations. Bizarrement, j’ai gardé cette nonchalance habituelle jusqu’au milieu de la 2e année où j’ai blindé la lettre de motivation justifiant les vœux à l’étranger d’à peu près autant de bullshit que toutes mes dissertations depuis la 3e. Depuis, l’année abroad s’est rapprochée avec la même rapidité perverse que le Groke pourchassant les voleurs de sa valise.


Le Groke, partenaire officiel de vos angoisses d’enfant depuis 1990


Les motivations. Venons-en à un sujet délicat. Comme à peu près les ¾ des étrangers partant au Japon, je suis incapable d’aligner deux vrais arguments pour ma volonté d’y aller. C’est juste un feeling, une sensation qui me dit « Retourne-y ! ». C’est peut être ce mélange entre modernité et tradition, sérénité zen et activité bouillonnante, sérieux millénaire et WTF complet qui m’attire, couplé à cette image d’un ailleurs lointain. Ca, c’était surtout avant le 11 mars.

Depuis, la question rituelle s’est changée de « Tu vas au Japon ? Ah ouais trop cool, pourquoi ? » à « Tu n’as pas peur des radiations ? », « Je n’irai pas si j’étais toi », ou encore « Fais gaffe hein, les radiations peuvent changer ton ADN, tu vas devenir un mutant à cinq bras et tes enfants seront des aliens – si tu réussis à en avoir ! ». Ma réponse est généralement la suivante :


L’expérience personnelle en vaut les risques, qui ne font que s’ajouter aux divers séismes, typhons et tsunami qui vont me menacer 11 mois durant. Fukushima, c’est de la gnognotte face à la toute-puissaaaaance de Dame Nature dans un pays qui n’est franchement pas gâté.

Paradoxalement, les évènements qui se succèdent depuis mars dernier m’ont encore plus motivé à partir au Japon. Vivre dans une contrée qui fait face à la pire catastrophe industrielle du XXIe siècle et partager le quotidien des habitants dans une paranoïa de l’Atome ont quelque chose d’excitant, en plus de me préparer à l’invasion de zombies au 22 décembre 2012. Et d’un autre côté, le climat incertain a pu éloigner tous les Chinois et Américains qui seraient venus au Japon par défaut, en mode « Il n’y avait plus de place à Louvain, alors j’ai choisi Tokyo… » (Marie-Victoire, si tu me lis, big up grosse). C’est cool de sentir que les gens sont motivés d’être là et qu’ils sont à fond dans le truc, même s’ils vont choper un cancer dans 50 ans – c’est mon côté hipster qui doit faire ça.

Mais on n’en est pas encore là. On n’est même pas encore parti, contrairement à d’autres qui coulent déjà des jours heureux en Inde, Australie, US ou Afrique du Sud. C’est peut-être ça le plus frustrant, d’attendre le départ pendant que d’autres ont déjà leur existence de fraîshouze à l’étranger. Encore qu’il y a plusieurs étapes dans ce genre de situation, à partir des résultats de la DAIE en janvier :

La non-attente : annonce des résultats
« Oh yes, j’ai eu l’université que je voulais ! Bon, on se prend une bière pour fêter ça ? »

L’attente nonchalante : M-8 – M-5
« Ouais je pars, c’est cool et j’ai hâte, mais ce soir y’a Pulp Fiction à la télé. Et puis après, c’est Crit’. »

L’attente administrative : M-5 – M-2
« Ils font quoi ces branleurs, ça fait un mois que j’attends ce fucking certificat pour demander mon visa ! Et pour le logement, ils comptent me faire poireauter encore longtemps ? Et comme par hasard, la DAIE est fermée la moitié de la semaine ! »
Noter que cette étape peut durer jusqu’au jour du départ pour les champions.

La prise de conscience : M-2
C’est le moment où on réalise que tout n’est pas beau et que le monde n’est pas une création de Bisounours.
« Ah ouais en fait, je vais pas voir mes potes pendant un an. Et en plus, les fringues coûtent ultra-cher au Japon, je vais devoir prendre un peu plus que 3 T-shirts et deux jeans. D’ailleurs, ils connaissent la pointure 47 à Tokyo ? Comme je me suis fait refuser mes bourses, comment je vais financer mon séjour et tous les voyages de la muerte que j’ai planifiés ? »

Les au-revoir dans l’attente : M-2 et après
Ceux-ci se déclinent en plusieurs variations :
  • Mélodramatique : « Oh j’ai passé de très bons moments avec toi, j’espère que tout va bien se passer et qu’on ne s’oubliera pas après cette très loooongue séparation. Il faut absolument qu’on se voit au cours de l’année, à Noël ou pendant tes vacances ! Comment on va faire pour se contacter ? » – « Keep cool, on se revoit dans deux jours. »
  • Prévoyant : « Tu vas revenir, hein ? Tu me fais pas le coup de te trouver une Japonaise et de rester faire ton master là-bas ! »
  • Sciences-pote : « Bonne 3A, profite à donf ! »
  • Sobre : « A la prochaine, mec ! »
  • Branché : « On se Skype et on fait une méga-conversation entre l’Asie, l’Afrique et les Etats-Unis dès ton arrivée, OK ? »
  • Fraîshouze : « Tu penseras à moi pour monter ta liste BDE ? »
  • Ex-1A : « A dans… deux ans ? »

La préparation mentale : M-1 et après
*Regard vide, bouche ouverte devant un ventilateur électrique*

Il paraît qu’il y a aussi la période de flip intense, mais je n’en suis pas encore là.



Voilà à quoi devrait ressembler mon année. CHALLENGE ACCEPTED !